Aliénation

Publié le par zorba


 

Il arrive qu'on se surprenne aux abandons d'une routine peu propice à l'inventivité. A l'innovation. Le doute m'a gagné lorsque l'ordinateur m'a fait un coup de calcaire. Très vite réparé du reste mais j'ai alors manifesté un léger mouvement d'humeur qui a fait dire à ma fille : "Mais tu es accro !" Que j'ai immédiatement traduit par : "Tu es aliéné".

Tout lecteur qui m'a fait la grâce de me lire continûment mes élucubrances sait très bien qu'aliénation et libre-arbitre sont la (seule) grande question philosophique qui m'occupe. Car c'est une vision radicalement différente de l'humain qui en découle, selon la façon dont on répond à cette question du libre-arbitre.

De fait, j'ai eu alors cette réaction aussi infantile que disproportionnée : "Tu vois cet ordinateur...? Eh bien je ne l'approcherai plus à moins de deux mètres jusqu'au 5 Octobre". Accro, moi...? Se refermait ainsi le piège tendu à ma propre vanité. Cochon si je m'en dédisais. Comme quoi il faut toujours tourner sept fois sa langue dans sa babouche avant de se taire. Néanmoins, j'ai fait preuve de libre-arbitre. Sauf que ce n'est pas un acte de libre-arbitre, c'est juste un pari conifiant. Le libre-arbitre n'existe pas, c'est une illusion.

L'avantage de ce pari est pourtant que mes journées furent bien remplies et que j'aurai à narrer au lecteur quelques menues aventures potagères qui, comme on dit en langage chantourné, n'engendrent pas la mélancolie et c'est avec la même alacrité inconsciente que je me suis inventé un chantier un peu casse-cou qui ne laisse pas d'inquiéter mon épouse laquelle aimerait sans doute me garder encore un peu en bon état.

Mais je n'ai toujours pas rencontré, y compris en moi-même, la preuve manifeste d'un libre-arbitre. Pourtant dieu sait que je reste attentif à tout argument qui tendrait à montrer le contraire, tellement j'aimerais me tromper sur ce point. C'est tellement chouette, le libre-arbitre : Youpi, je suis libre !

Certes nous nous livrons en permanence à des arbitrages puisque nous pensons, pesons le pour et le contre, délibérons, conjecturons. Mais ils sont tout sauf libres, ces arbitrages. Ils sont même parfaitement aliénés à quelque chose dans l'enchaînement des causalités. Ou plutôt dans l'épiphanie des causalités car ces dernières ne se soumettent pas à notre perception.

Selon que je m'appelle Lagardère, ou Paulo de chez Molex, je n'arbitrerai pas de la même façon. Quel en est le déterminant, de surcroît à la condition sociale ? Ou plutôt quel est l'impalpable faisceau de causalités qui conduisent un humain, toutes choses égales par ailleurs, à arbitrer et selon quels critères indétectables ? Bien entendu on peut dire que la nature, le monde, distribue les cartes pour faire de nous selon le cas Lagardère ou Paulo, et que nous arbitrons au mieux de cette donne. Nous sommes au moins aliénés à la distribution des cartes, y compris dans le cas où nous échappons à cette condition puisque cette condition est, plutôt que de n'être pas. C'est bien elle qui nous commande, commande à notre logique même. Nos jugements, nos arbitrages, la plupart du temps guidés par des lois ou du bon sens, sont si peu libres parce qu'ils obéissent à des paysages mentaux formés à notre insu et propres à chacun. Je choisis ce que je désire manger. Apparence de libre-arbitre. Car la formule est cocasse : choisir selon nos désirs ! Les désirs ne seraient-ils pas des pulsions ? Enfin je ne suis pas libre de me nourrir ou pas : je dois. C'est pure aliénation au besoin. Besoin purement organique ? Certes.

Mais il en va de même au plan psychique : je choisis ce que je désire penser ! Ou même : la logique ou le respect des lois, ou ma religion, ou quelque obscure raison sous-jacente, autant de causes "hors de moi", et qui précèdent mon existence, font que je désire penser selon leurs règles, ou contre, mais toujours d'après d'infimes pulsions inconscientes que je ne puis contrôler. Il faudrait que je connusse l'intégralité de mon paysage mental, pour être définitivement libre. Et de toute façon je ne suis pas libre de penser ou pas : je pense.

Je me suis donc désaliéné de mon ordinateur. Beau motif de fierté, d'indépendance. J'eusse pu même m'en désaliéner définitivement, mais le fait est qu'au terme dit, m'y revoilà. Accro, moi...? On voit bien que non. Libre, moi...? On voit bien que non. Ce n'est pas parce que nous ne sommes pas conscients de nos addictions qu'elles n'existent pas et de fait, ce sont bel et bien nos limites qui font nos mérites : toujours en lutte contre nous-mêmes et contre un univers entier d'aliénations sans jamais les vaincre toutes, ni les même les voir toutes. Ou alors notre pensée, libre et arbitrale, toucherait à la perfection de l'inexistence. Dieu lui-même ne serait pas libre : il serait tenu au monde qu'il aurait créé.

Le terme de "libre-arbitre" porte en soi-même l'aporie absolue : si j'arbitre, pour quelque raison que ce soit, c'est que j'y suis tenu. Etre libre, c'est n'être pas tenu. Autrement dit je suis tenu de n'être pas tenu. On arbitre par nécessité mentale or être libre c'est n'être tenu par aucune nécessité mentale. Dépasser toute nécessité mentale. C'est donc l'effort sisyphien de délier ce qui me tient à coeur, et qui jamais ne se délie, si ce n'est pour se lier ailleurs. Je ne fais jamais acte "accompli" de libre-arbitre

Et ce n'est pas grave. Ce qui est grave c'est de s'y tromper, car c'est la source de toutes les erreurs d'interprétation de la nature humaine. Ce qui est grave, et impardonnable aussi, c'est le grand péché de vanité. C'est pécher par vanité de prétendre tout dominer de soi-même. Vas-y Coco, crois-le.

Publié dans humour littérature

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Olivier de Vaux 06/03/2010 11:44


Poser un commentaire sur un vieil article ? Que nenni, il ne s'agit pas d'un vieil article consacré à un sujet vieux comme le monde, il s'agit d'un texticule de haute tenue qui conjugue avec grâce
l'intelligence et l'humour : il s'agit donc d'une rareté digne d'être célébrée comme telle.
Un blog présente l'avantage de rester vivant même quand on le laisse de côté. Des voyageurs égarés dans l'espace et le temps viennent s'y poser parfois et ils y trouvent souvent davantage de
richesse que dans un blog hyper-actif dont le contenu se délite au fil des semaines. Ma découverte du votre va me conduire à le regarder de près et à y revenir, régulièrement, au cas où ...


toniov 10/10/2009 12:59


Salut Zorba,
Si on analyse le pourquoi et le comment du libre arbitre - de la liberté - c'est parcequ'on a le secret espoir de vouloir localiser quelque part ce truc la: le libre arbitre. On se dit: je vais le
voir, le reconnaitre et je serai libre ". Et on ne trouve rien qui ressemble à ce truc.
Alors on peut dire et penser: la vérité c'est que je ne suis pas libre. Il n'y a aucune liberté, aucun libre arbitre . Mais la vérité c'est pas tout à fait ça, je crois. Ici, en pensant sa " non
liberté ", on est exactement dans le meme truc. On se dit libre de se reconnaitre comme non libre. Et le truc qui dit ça, ou est-il ? Nulle part. C'est kif kif.
Alors que reste t-il puisqu'on est meme pas libre d'arreter de penser ?
Avancer.
Et c'est bien ce qu'on fait.

Concernant l'ordinateur, je suis comme toi. Bien qu'au départ je ne l'aurai vraiment pas cru. Le coté accro m'a surpris. Je me croyais beaucoup plus " fort " et maitre de moi meme que cela.

Mais ce n'est pas à l'ordi qu'on est accro, c'est au désir - vain ? - de comprendre le monde et de se comprendre soi meme.

Voila. Disant cela ça va mieux. C'est quand meme pas une boite avec quelques transistors, diodes, ou je ne sais quoi la dedans qui va faire la loi, non ?! Non mais sans blague!


Renard 08/10/2009 01:06


Je ne suis pas libre, et je l'assume... j'aime à retrouver mon petit monde du net quand j'ouvre ma boite à mails, et je n'ai pas été longue à m'apercevoir qu'un certain Zorba ne publiait
plus...
Si ta fille te fait une remarque, promets lui n'importe quoi, mais pas ça.... car, et là, je fais appel à ta générosité, que tu te prives c'est ton problème, mais tu n'as pas le droit de nous
priver nous... et voilà un argument pour la prochaine fois..


osiris 06/10/2009 23:35


Content du retour de Zorba. Enfin !
La liberté n'est qu'un leurre, et comprendre que même un arbitre n'est jamais libre !....Rassurant assi de savoir que même Dieu, fait partie du "moule".
Alors à extrêmement très bientôt.
osiris


roussote 06/10/2009 20:40


[img]http://levraoueg.files.wordpress.com/2009/07/la-lectrice-de-jean-jacques-henner.jpg[/img]