tondeuse
Je déteste les tondeuses. Et elles me le rendent bien. Et que je le leur rends bien. On se le rend bien quoi. Entre les tondeuses et moi, il y a une exécration ontologique. Irréductible. Bon il y a bien sûr les tracteurs-tondeuses, voire les faucheuses. Y a qu'à s'asseoir dessus, et çà marche tout seul. Démarrage électronique, GPS, tout à l'égoût... Mais moi j'aime pas être assis. J'aime bouger. Serait-ce bêtement, derrière une tondeuse. Car il faut bien tondre, de temps en temps. Pas que çà ressemble à du terrain vague. A du lotissement juste après travaux. Sinon on ne voit même plus les fleurs. Et mes fleurs, je tiens à les voir. A en profiter un max. C'est pourquoi j'ai beaucoup plus de surface fleurie que de surface engazonnée. En fin engazonnée. Faut pas déconner non plus. Herbe à vache, quoi, mais bien tenue. Pour voir les fleurs. Et puis limiter les limaces aussi. Parce qu'il faut bien composer : on a beau ne pas aimer les tondeuses, il ne faut pas en faire non plus un intégrisme, un extrémisme. De temps en temps, il faut tondre. Alors c'est simple. J'explique : je tonds une fois en Octobre, avant l'hiver, quand çà ne pousse plus et pour laisser propre, puis une autre fois au printemps, quand çà repousse justement, et pour ne pas se laisser gagner. Sinon, l'herbe grasse de printemps, çà bourre. Cà bourre tous les deux mètres. Ce qui oblige à débourrer. Et comme j'aime pas non plus bourrer tous les deux mètres et me taper toutes les allées à quatre pattes à débourrer, je passe la tondeuse, au printemps, çà me force mais tant pis. Je prends sur moi. Et ensuite, de toute la saison, je tonds allez, trois, quatre fois en tout. Juste ce qu'il faut pour pouvoir avancer dans l'herbe en voyant où on met le pied. Voilà, pas plus. Pas le genre à pourrir le week-end à tout le voisinage. D'ailleurs de voisinage, j'en ai pas. Enfin pas tout près. Comme çà c'est réglé, je ne nuisance que chez moi. N'empêche, je peux pas blairer les tondeuses, c'est un fait. Et elle me le rendent bien.
Tout çà pour dire que quand je veux démarrer ma tondeuse...çà tourne vite à l'affrontement. Vaut mieux que je ne sois pas armé quoi. Même neuve, une tondeuse entre mes pattes se met immédiatement en mode piquet de grève. J'ai pas la manière c'est sûr. Pas diplomate pour deux sous. J'ai beau tirer à l'arrache sur la ficelle du lanceur, çà ne l'impressionne pas le moins du monde ma tondeuse. Evidemment que j'y connais rien en tondeuses. Mais c'est pas marqué sur le mode d'emploi qu'il faut avoir une licence en tondeuses non plus, pour démarrer une tondeuse. De l'essence, de l'huile, et çà suffit quoi, c'est bon.
Or il se trouve que mon voisin, enfin à 800m quand même, Jean-Claude, JC çà c'est drôle, il est installé comme "motoculture de plaisance". C'est pas du pot, çà ? Juste à ma porte. Bien sûr j'évite d'aller l'emm... autant que faire se peut car il refuse que je le paye, quand j'ai un problème. Alors bon, on se fait des petits cadeaux de temps en temps mais voilà, c'est pas pareil quoi, faut pas abuser de la patience des gens. Surtout qu'il me connaît le JC, il sait que dans la mécanique, il a un autiste pour voisin. Alors il est d'une patience, avec mézigue...comme si j'étais un paraplégique doublé d'un idiot. Il te laisserait tomber sa meilleure vente de l'année pour venir me dépanner. Enfin non, quand même. Mais faut pas abuser quoi. Si çà démarre pas, la tondeuse, et çà démarre jamais, j'attends de voir qu'il n'y ait plus de client chez lui.;
Justement, çà démarrait pas. Pensez bien, je venais d'à moitié me démonter le bras à force de tirer sur la bobinette, rien, pas le moindre pouf pouf ni keuf keuf. En nage, en sueur que j'étais. J'avais tiré sur la bobinette avec tant de rage que la tondeuse faisait des bonds en l'air au bout de sa ficelle comme un yoyo. Mais rien, pas le moindre sentiment de vouloir démarrer. Allez, je charge l'engeance de sa race maudite sur le plateau du pick-up, et je la lui descends, à JC. Il me voit me garer avec un sourire en s'essuyant les mains à son torchon rouge graisseux tout neuf du matin. Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu parles, il voit bien la tondeuse sur le plateau, devine. Il descend la tondeuse, la pose par terre, fait juste coulisser la ficelle pour voir si j'ai rien bloqué. Il passe un coup de son chiffon rouge sur le capot, sans l'ouvrir, chope la manette et tire : Broum badabroum broum broum...la tondeuse démarre comme si elle avait toujours fait çà. Et dire qu'il suffisait d'un petit coup de chiffon rouge ! La contrition m'envahit des pieds à la tête, mais que je suis bête alors. Non sans blague, si les piéaucuteurs existaient, je m'en achèrerais un et je m'en administrerais une rafale de trois chaque matin. JC stoppe la tondeuse, et la relance aussitôt, comme çà, comme moi je mets un coup de pied à une noisette. Il ouvre le capot (parce que vraiment il ne comprend pas quel est mon problème), sort un tournevis magique de son oreille droite et me fait : je te la règle pour un démarrage à chaud. Vu qu'elle est chaude. Il me parle comme à un demeuré. Il ne peut pas faire autrement pardi. Alors tu vois, tu tires sur la ficelle et hop...elle démarre. T'as même pas besoin d'ouvrir ou fermer l'essence, c'est automatique. T'as rien à t'occuper, que de tirer la ficelle.
Il faut quand même dire une chose à propos de JC : c'est un virtuose de la mécanique plaisancière. De la mécanique tout court quoi, mais sur la plaisance, alors là il surplombe. Il a dû inventer le concept. D'ailleurs je l'ai vu faire : on lui apporte un engin, quel qu'il soit, en panne. Mais vraiment en panne, hein, pas comme moi. Il fait un petit tour autour de la bête, l'examine de haut, il met son index dans le tuyau d'échappement, le frotte un peu, puis le goûte. Le flaire, et le regoûte. Et paf, il va droit à la panne. Sans avoir rien touché d'autre. Parole. Que je meure. Même les docteurs savent pas faire çà. Ah c'est quelqu'un mon JC. Et dire que j'ai la chance qu'il soit mon voisin.
Alors bon, je me recharge la tondeuse sur le pick-up et me voilà remonté à mon gazon. Le temps de décharger, de mettre en piste, quoi, trois minutes, pas plus... Alors je sais qu'on ne va pas me croire. Mais tant pis, je le dis tel que çà se passe. La tondeuse : keuf keuf. Et moi qui recommence à me démonter le bras. Je cherche des yeux un chiffon rouge pour lui caresser le capot, mais on ne va pas quand même bousiller une robe toute neuve rien que pour çà... De guerre las, j'arrête, en nage de rage. Et puis j'appelle mon JC au bignolon : JC, tu vas pas me croire... Oh si, il me croit. Il n'ose même pas se marrer. Pour ne pas me vexer. Et il rapplique aussitôt. C'est dire s'il est gentil. Il chope la ficelle, un petit tour à vide pour tester la compression et zap : broum badabroum broum broum, la tondeuse se met à ronronner comme si elle était amoureuse de JC. C'est sûr, ce type exerce un ascendant métaphysique sur les tondeuses. Il n'a qu'à juste les regarder et elles sont aussitôt folles de lui. Je ne vois pas d'autre explication. Il l'arrête. Il tire la ficelle : broum badabroum broum broum. Et moi : keuf keuf, c'est tout ce que je peux en tirer. Il ne sait plus quoi faire JC. Il a conscience qu'il me ridiculise comme c'est pas permis et çà, il n'aime pas trop...le pauvre. Il n'a vraiment, mais vraiment aucune envie de me faire passer pour un tachon, çà se voit sur lui. Il ne sait plus quoi faire, quoi, comment la régler pour qu'elle démarre plus facilement, vu qu'elle ne peut pas démarrer plus facilement. Il fait apparaître un tournevis de son oreille, tournevisse, augmente puis ralentit le régime, et revient au point initial, mieux on peut pas. Il sort la clé de douze de son col de chemise, démonte un késako, souffle dessus, le remet. Presque il voudrait me montrer qu'elle avait réellement besoin d'un bon réglage. Mais je sais bien qu'il fait çà par pure compassion. Et hop, il retire un coup sur la ficelle. Comment qu'elle se met aussitôt à ronronner ! Il pourrait faire çà même en se curant les ongles, que çà marcherait quand même. Elle est prête à tout, pour lui, la tondeuse, même à se transformer en motobineuse. Elle en est raide amoureuse. Tiens, à toi, qu'il me dit, tu tires juste la ficelle un peu sec.
Attends JC, fais semblant de partir, et cache-toi derrière le mur du garage, pour voir. Alors là, pour le coup, il se marre. J'empoigne la ficelle : broum badabroum broum broum. Tu parles, elle sait que tu es là. C'est pour çà. Bon allez, tant qu'elle pète, je la passe avant ce soir...
La tondeuse, c'est ce qui donne au tondeur livré à lui-même la notion d'irréversible dans l'univers. Idée des incompétences successives qu'il faut avoir accumulées pour parvenir à ce degré d'inutilité sordide de l'homme placé devant ce qui le dépasse. Et il suffit d'un JC, sortant un tournevis de sa narine droite et une clé de douze de sa pomme d'adam pour qu'on soit saisi d'une langueur de rosière au spectacle du miracle qu'il accomplit chaque jour aussi sûr que le soleil se lève avec une tondeuse en pâmoison devant son chiffon rouge graisseux. Ah si JC n'existait pas mon jardin serait un carreau de mine désaffecté, une lande aride où pousse le chardon désolé, un lieu de non-vie que même les corneilles évitent. Donnez à JC deux demi-tondeuses de marques différentes et vous en avez une toute neuve le lendemain garantie deux ans pièces et main d'oeuvre TVA comprise. JC c'est le King. Le seul être au monde devant qui ma stupidité donne toute la mesure de son incroyable étendue. Et il existe deux mystères de l'univers auxquels je ne comprendrai jamais rien : la tondeuse et la femme.