Rugby
Les rugbymen passent pour de sombres brutes. Eh bien rien n'est plus faux. Et je suis sérieux. Sur le terrain, un rugbyman est un guerrier, çà on est d'accord. D'ailleurs çà vaut mieux, sinon, autant voir un match de couture. Mais dès qu'il sort du terrain, le rugbyman est un nounours : il a tellement peur de vous blesser rien qu'en vous serrant la main qu'il surveille chacun de ses gestes. La voilà, la vérité vraie. Mesdames, je ne saurais rien mieux vous conseiller : si vous aimez la douceur, la tendresse, la délicatesse, prenez un rugbyman. Si vous aimez l'inverse aussi d'ailleurs, il vous suffira d'enfiler un maillot du racing-club de La Pistoule et un protège-crocs. Et disant cela, je ne prêche pas pour ma paroisse : je ne suis plus rugbyman depuis des lunes.
Depuis ce jour maudit où mes espoirs s'écroulèrent...
En ce temps là, Jésus dit à ses discip... ah non, pardon, je me trompe, c'est moins vieux, je confonds. En ce temps là, on jouait un peu à l'ancienne : sous la mêlée, les types s'arrachaient des morceaux d'oreille avec les dents. Pour prendre l'ascendant. C'est sûr que le mec à qui il manque un bout d'oreille, il est tout de suite déconcerté, déconcentré, à se faire soigner. On a mis le holà à ce genre d'excès, et heureusement, parce qu'avec les All Blacks, on en serait carrément à s'arracher les joyeuses.
Je faisais volontiers le kakou, sur le terrain, vers mes 17-18, parce que j'étais plus rapide. A cet âge-là, on vole. On est un chat maigre. A la moindre ouverture, au moindre espace mal gardé, wouaouh, la balle sous le coude, vas-y Fifi, chope-moi Coco que je te déborde vers la touche et hop crochet que je reviens au centre, comme une danseuse tiens, pivot 360° pour éviter le placage et le naseau frémissant Vlaouf, le ventre glissant sur la gadoue, essai aplati entre les poteaux. Ah ah, il était pas beau celui-là ? Tout transformé, qu'il est, t'as plus qu'à le prendre à la petite cuilllère. Sauf qu'un jour, le Coco, il chope Fifi la danseuse qui ne l'avait pas vu venir ! Eh oui... Hé oui... Eh eh oui... Oh pour le placage, çà va. Pas de bobo. Cà peut craquer un peu mais vu qu'on est pas des bûches, la souplesse compense. C'est après, une fois au sol ! Et un, et deux, et trois types dessus, après on ne compte plus vraiment... Moi je voulais le rendre, le ballon. Et eux voulaient le prendre. Mais il était tellement coincé sous la cohue que rien à faire, même glissant comme une savonnette, rien à faire, pas moyen de l'extirper.
J'ai un peu fait le calcul, après coup. On va dire, à vue de nez, six à sept cents kilos sur les côtelettes. Et six à sept cents kilos poids vif, qui s'agitaient. Remarquez, ç'aurait été poids mort c'était pire pour moi. Le poids d'une vache quoi, ou presque. Je ne sais pas si vous vous êtes déjà retrouvés sous une vache, mais çà étouffe, quand même. Ce n'est pas vraiment que l'air eût manqué là dessous, dans les menus espaces compactés, ce qui manquait, c'est l'aisance, pour que les côtes prissent un peu de jeu, juste de quoi aspirer un peu de vie. Et çà s'éternisait, çà s'éternisait... Bon dieu l'arbitre, tu vas la siffler, cette pénalité, ou cette mêlée, ou ce que tu voudras, mais siffle, qu'on en finisse. Eh non, il s'en foutait, l'arbitre, que je sois pouf pouf, là-dessous, sous une vache. Un moment, j'ai voulu mordre dans le gras. Malheureux , ç'eût été pire ! Le type, au-dessus, il en avait un autre encore au-dessus, et au-dessus, qui s'empilaient, l'empêchaient de se relever, et tout ce qu'il aurait fait, le mordu, c'est de gigoter davantage ! Parce que çà s'agitait ferme, là-haut. De toute façon, çà ne changeait rien pour moi, je n'aurais pas pu être plus aplati. A moins de creuser, comme les taupes, et m'échapper par en-dessous... Et çà durait...Et çà durait... On avait décidé de disputer tout le match sur moi ma parole ! Et plus le temps passe, moins on a d'espace pour réfléchir. Pour respirer c'est même pas la peine ! Dans ces cas-là, on doit être sur la réserve de CO2. On recycle un max. C'est pas possible, il est allé s'acheter le journal, l'arbitre. Je devais avoir les poumons comme une serpillère essorée, ou quelque chose comme çà.
Finalement, je n'entends même pas le coup de sifflet, mais je sens que çà se décharge, la-haut, que çà décompresse. Oh ils prennent le temps, va. Pas la peine de se presser, çà permet de récupérer. Mais enfin, même avec une demi-vache, vous ne respirez pas beaucoup mieux. Pour finir, je me suis relevé aussi. C'est fou comme on récupère vite d'un étouffement. Il suffit qu'un filet d'air passe à nouveau. A vrai dire, je n'ai pas eu le loisir d'apprécier la qualité de l'air. Il fallait vite se repositionner, en formation de combat. Et puis hein, les bâtards qui m'avaient étouffé, ils étaient aussi bien de chez moi que de chez les autres. C'est le jeu quoi.
Mais bon, çà n'a plus jamais été comme avant. J'ai pris conscience de mon incomplétude, de mes limites en lévitation. A narguer l'adversaire, on peut se retrouver aplati, on risque de finir en sac à main. Le ballon, on le lâche, et vite. Plus question de filer comme le vent. Enfin si mais, on compte moins sur sa vitesse de pointe quand même. On se dit que le Coco, là, qui vous veille, qui vous tient à l'oeil, il pourrait bien vous rechoper, et alors là... On fait la passe à temps. Loin loin, le ballon. Allez jouer ailleurs que sur mon sternum.
Enfin je m'en suis bien tiré. J'ai pu sauver toutes mes oreilles. Mais sinon, à part çà, hors du terrain, le rugbyman est un vrai nounours. Parole. Pourquoi mentirais-je, hein ?