Conte.
Voici l'histoire que je racontais à mes neveux, dits "les jumeaux", lorsqu'ils avaient cinq ans.
"Vous savez que j'existe depuis longtemps... (tiens, c'est vrai çà, ils n'y avaient pas vraiment pensé, peut-être aussi longtemps que les dinosaures - c'était la mode de Jurassic Park). Alors je vais vous raconter comment j'ai épousé Tatie Laure (c'est leur tante. Donc mon épouse. Tiens, c'est vrai çà, qu'est-ce qu'elle était, avant d'être Tatie Laure...?)
En ce temps-là, je m'appelais le chevalier à la Fine Aigrette. Parce que j'arborais fièrement une fine aigrette (c'est une plume) sur mon heaume (c'est comme un casque). Et Tatie Laure était la fille du roi d'Aquitaine. Je me présentai donc à la cour du roi pour lui demander la main de sa fille. "Tu n'auras ma fille, me dit-il, que si tu me ramènes le trésor du Catoblépas blafard". Cà je m'y attendais, le roi vous recolle toutes les merdes possibles avant de vous donner sa fille".
(C'est vrai Tatie...? Alors déjà,Tatie manque de me faire foirer mon histoire tellement elle a l'air de me prendre au sérieux. D'ailleurs l'idée de la Princesse d'Aquitaine la fait pouffer. Oh mais, j'ai de quoi convaincre, vous allez voir...)."Je saute sur mon destrier (c'est comme un cheval) et je me mets en quête du Catoblépas blafard. Terrible, le Catoblépas. A ma ceinture, mon épée magique Scramasaxe. Scramasaxe c'est un nom secret que personne ne peut prononcer sauf moi. Essayez pour voir... - Escarama... - Bon vous voyez. D'ailleurs j'en ai conservé un morceau, je vais le chercher dans ma boîte à trésors."
Et je rapplique avec ma boîte à trésors. Je peux vous dire qu'il y a toute une parafernaille dans ma boîte aux trésors. Et j'exhibe une lame en résine translucide que j'avais fabriquée par pure connerie du temps où je bricolais des résines. Une lame magique puisqu'elle ressemblait à du verre bleuté, comme dans Star Treck. Et le pommeau ? Qu'est-ce qu'il est devenu...? Ah çà vous le saurez, mais patience, il ne faut pas jeter le bébé avant l'eau du bain.Donc me voilà parfaitement crédible en chevalier à la Fine Aigrette, la preuve, j'ai encore un reste de rapière. Mais j'abrège un peu car mon histoire ressemble à tous les contes magiques que vous connaissez déjà, sauf que moi, j'ai des preuves . Bien. Je raconte donc le coup de la sorcière en chemin qui me fait les lignes de la main (quand çà rime, les mômes s'en souviennent mieux) et me prédit un avenir glorieux à la gloire des héros triomphants enfin je résume, et me voilà rendu après une harassante chevauchée au pays du Catoblépas qui défend son antre dans laquelle est caché un trésor : le trésor du Catoblépas.
"Je saute à bas de mon destrier (c'est toujours comme un cheval, mais il faut répéter pour que çà s'incruste) et je crie : "A moi, Scramasaxe !" Aussitôt mon épée jaillit toute seule de son fourreau et après quelques grâcieuses voltiges en l'air vient se loger pile dans ma dextre. Vous comprenez pourquoi je suis le seul à pouvoir prononcer son nom. Sinon...
- Hola, du catoblépas, m'écriai-je d'une voix terrible, vous voyez d'une voix, comme çà HOLA DU CATOBLEPAS, sors de là et viens te battre si t'es un homme !
Un museau fumant et crachant sort de la grotte, regarde à droite à gauche, m'aperçoit et lance dans ma direction un jet de feu, pire qu'un lance flamme dis donc, pour me fumer ! Je m'abrite derrière un rocher et la bête monstrueuse (normal pour un monstre, en même temps) s'extrait de son antre, à ma recherche pour achever de me calciner. Ah mais c'est que tonton n'est pas un con ! (Cà aussi çà rime, ils retiennent). Je jette un parpaing sur mon cheval qui se cabre et détourne l'attention du Catoblépas tandis que je me faufile (plus agile que la belette et rusé que le renard) pour arriver juste au-dessous de sa gueule volcanique qui laisse s'écouler une bave incandescente. Aglagla les jumeaux, ils en ont les billes qui se retournent. Et là... je lui plante Scramasaxe dans la mâchoire, juste sous sa dent de Catoblépas". (C'est la sorcière qui m'a vendu la mèche en me disant qu'on ne pouvait vaincre le catoblépas qu'en lui arrachant une dent).
"hu...hu...hu...hu...fait le Catoblépas en secouant sa tête et là, Scramasaxe se brise en deux. Caramba, encore raté. Il ne me reste à la main que le pommeau de l'épée avec un bout de lame. Autant dire rien quoi. N'écoutant que mon courage qui n'a d'égal que mon inconscience, je m'accroche à sa corne mâchelière et je lui replante mon morceau d'épée magique sous la dent, là où çà fait bien mal, pour faire levier vous voyez, comme çà... Et la dent s'arrache dans un jet de vapeur fétide (fétide c'est que çà pue) et que sa bave fumante me fait un trou dans la godasse. Non j'ai pas gardé la godasse. Mais la dent, la voilà ! "
Et j'extrais de ma boîte aux trésors une dent faite de quatre énormes pinces de crabe que je collai ensemble un jour de délire inspiré. - Vous imaginez ? Une dent pareille ? Si elle vous chope ? Et je mime avec les doigts en crochets deux dents semblables opposées qui manoeuvrent l'une dans l'autre pour vous déchiqueter le peu de foie qui vous reste après une bataille aussi sanguinolente. Frissons dans l'assistance. Je vous le disais... moi, j'ai des preuves !"Alors, le Catoblépas, gravement blessé, prit la fuite. Il court encore. Si un jour vous voyez passer un Catoblépas blafard cavalant sur la colline et jetant des regards apeurés derrière lui avec un pommeau d'épée planté dans la mâchoire, c'est lui. Il court autour du monde, croyant que je lui cours après.
J'entrai dans l'antre du Catoblépas, récupérai le trésor et le ramenai au roi d'Aquitaine. Hop, c'est plié".
(J'abrège, je succinte et vire à la corde en raccourcis saisissants sinon on y est encore demain, et puis ce n'est qu'un texticule après tout)."D'ailleurs, j'ai des preuves : le roi pour me récompenser me donna la main de Tatie Laure, bien sûr, plus quelques diamants du trésor. Se fait pas chier lui, c'est quand même moi qui les ai ramenés. Les voilà".
Il s'agissait de cubes translucides de résine (parmi lesquels on peut reconnaître des pierres de lune) agrémentés dans la masse de teintes spéciales qui chatoyaient dans la lumière, coulés dans des moules à glaçons. Ouaaaah çui-là qu'il est beau... Et encore çui-là... le vert c'est de l'émeraude...
Alors là, je puis vous dire que les jumeaux, ils y croyaient plus dur qu'acier. Mais lorsqu'ils rapportèrent cette chaude affaire à leurs parents : "Oh vous savez, les jumeaux, il ne faut pas croire tout ce que raconte Tonton Zorba !" Mais quelle est cette étrange rage moderne qui consiste à parler aux enfants comme s'ils avaient un cerveau d'adulte ! Le Père Noël est la dernière concession à l'âge magique. D'une, on leur bride l'imaginaire, et de deux, ils interprètent de toute façon le réel à leur manière et là, il y a des risques! Gros ! On en reparlera