Réveillon
Avez-vous déjà réveillonné dans la salle des coffres d'une banque ? Non ? Moi si.
- Allez, vas-y, le Zorba il faut toujours qu'il la jette plus loin que les autres.
Je vous assure... Laissez-moi au moins vous expliquer... Voilà : c'était il y a longtemps, on était jeunes et cons. Normaux quoi. Une de nos copines, dont le père était directeur d'agence bancaire, organisait le réveillon de nouvel an dans le seul local libre (et gratuit) dont elle eût disposé. La confiance régnait n'est-ce pas ! Nul d'entre nous n'avait de casier judiciaire encombré il faut dire, on ne savait d'ailleurs même pas ce qu'était un casier judiciaire. C'était même un temps où je laissais ma Renault 8 vitres ouvertes avec les clés dessus en permanence, voyez. Les mentalités ont bien évolué. C'est le progrès... Un moment d'inattention et hop, vous vous faites taxer... Les gens sont nettement plus intelligents aujourd'hui. La fauche est devenue un sport aussi couru que le foot-ball et le niveau des athlètes est très élevé. Malins comme des singes. Il y en a qui suivent un entraînement tellement intensif qu'ils enlèveraient les roupettes à un cheval au galop sans qu'il s'en aperçoive. Ils doivent se doper ma parole.
Bref, la confiance régnait et on ne se demandait même pas si un magot sommeillait dans les parages. Si çà se trouve, on a réveillonné assis sur des millions. Un réveillon de riches... même si on n'avait pas trop de sous à l'époque pardi. Bon mais ce n'est pas çà l'histoire. L'histoire c'est que je n'étais pas très en forme ce soir-là. Allez donc savoir pourquoi. Je ne m'en souviens même plus. Toujours est-il que je dis à un copain pharmacien - enfin apprenti-pharmacien plutôt - qui était de la soirée : pas très en forme ce soir. Barbouillé. "Tiens prends çà" me dit-il. Et il me donna deux gros cachets blancs à croquer. Que je croquai illico sans me poser de question.
Quelquefois votre vie trébuche sur un événement insignifiant... Je me souviens que je ne dansai pas cette nuit-là. Quelque boiterie sans doute. En revanche, je passai toute la nuit à manger et à boire. Sur les quatre heures du matin, tout ce beau monde était écroulé, endormi sur la nappe, que j'en étais encore à la pintade. Je me racontais des blagues pour moi-même tandis que Richard Anthony entendait siffler le train pour la deux millionième fois au moins, c'était la scie du moment, et je menais grand tapage tout seul en claquant des mains : "Holà, tavernier du diable, m'amèneras-tu la suite ou faut-il que j'aille la quérir ! " et quelqu'un se levait, s'ébrouait un peu, et revenait avec le plat de boudin blanc (on bouffait n'importe quoi, je vous jure...) qu'il posait devant moi avant de se rendormir. Et moi, increvable, martelant sur la table en cadence Marlborough s'en va-t-en guerreuuu, trou du cul champignon tabatièreuuuu...sans qu'à peine une paupière se soulevât, ne me souvenant même pas avoir croqué mes deux gros cachets blancs dis donc, allez hop, un p'tit coup d'jaja que je te rentre çà avant qu'il pleuve. Ah je le donnais de bon coeur, mon one-man-show ! Pas besoin de public ! Je la fêtais bon train la nouvelle année, quelle qu'elle eût été ! Et je lançais le jeu de la tournante tout seul avec moi-même et deux verres : aux escloums païdi yada, la douméchouïa barca, la ridéééé...ridééééé...rida... digou digou da ! de plus en plus vite jusqu'à ce que je me trompasse et me collasse un gage mort de rire. Oyayaï quelle nuit ! On peut dire que j'ai fait ribote. Même Richard Anthony avait renoncé à entendre siffler le train que j'y étais encore, à festoyer, jusqu'au bout de la nuit... On m'en parle encore.
...Je dormis deux jours d'enfilade. Je ne sais même pas où. Mais çà encore, ce n'est rien. C'est après... Pendant un mois au moins, je ne pouvais plus lever la tête pour regarder en l'air sans être pris de vertige et risquer de me retrouver par terre. Ah la vacherie ! Quelle saleté ces deux cachets blancs. J'avais dû me mettre le foie en capilotade, à digérer cette colossale ripaille. Heureusement, le foie, çà repousse paraît-il. En tous cas, si l'on en croit mes analyses d'urine d'aujourd'hui. Tout neuf, je suis. Et jamais plus on ne me reprit à me doper au cachet blanc, même pour entrer dans la légende !
Sinon, je crois me souvenir qu'excepté cet incident, l'année fut excellente, après le réveillon dans la salle des coffres.