Le puits - suite
Me voici à pied d'oeuvre. Ouverture de chantier par une séance de cracher dans les mains. On n'a pas son petit sac de talc à la ceinture comme les athlètes n'est-ce pas, alors on fait avec les moyens du bord. Et tout de suite je me rends bien compte que dans un trou d'un mètre de diamètre, les manches de mes premiers outils sont bien trop longs. Ils vont se coincer contre les parois. Déjà pour jouer des coudes...je les scierai à la bonne dimension, allons. D'entrée, on commence à jouer aux sept nains.
Après avoir dégagé les cinquante premiers centimètres d'épaisseur, je trouve illico la paroi du puits. Elle est en briques pleines, liées par un mortier de sable argileux. Pas de chaux, rien. Vraiment à l'ancienne. C'est de l'authentique. Seulement, les premiers rangs de briques (ou les derniers si on se place dans l'ordre de la construction) sont passablement amochés et disjoints . Je descends donc à un mètre et procède immédiatement au coffrage des premiers lits de brique (ou des derniers) que je consolide d'un béton de ciment. Voilà. Cà me protègera la calbombe des chutes d'objets malintentionnés et en équilibre instable. Excellent boulot, pour l'époque, le cercle est presque parfait, à deux centimètres près. Oui, je sens que si je commence à tout commenter, mon texticule va prendre des allures de chronique. La chronique du puits. En même temps, mesdames et messieurs, c'est « mon » puits n'est-ce pas ? Vous n'allez quand même pas me le prendre. Je me demande bien où vous l'emmèneriez d'ailleurs. Et puis c'est bien moi qui ai décidé d'ouvrir le bal. Alors observez de loin pour les plus timides, et laissez-moi faire.
Donc, me voilà vraiment engagé : les deux premiers mètres de profondeur, c'est de la rigolade, pas besoin de monter-descendre. Sauf pour évacuer les gravats à la brouette. Brouette à roue gonflable ! Vous ne voudriez pas qu'en plus, j'utilise une brouette d'époque à roue ferrée. J'ai un copain qui se sert, pour son jardinage de plaisance, d'une brouette à roue pleine. C'est immonde. Au bout d'un moment, çà vous pète les bras et les reins. Quand je lui ai dit que sa brouette était un immondice, il a fait la gueule. Oui mais dis donc, c'est quand même moi qui la poussais hein ! Alors si vous avez chez vous une brouette à roue pleine, débarrassez-vous de çà tout de suite, et prenez une roue gonflable. C'est par les petits détails qu'on se facilite le boulot.
Oui oui, j'avance. Je creuse. Une minute quoi. Cracher de mains. Je n'ai pas fixé de délai d'exécution quand même. Je ne suis pas à la tâche. Pas besoin de me mettre la pression. Surtout que je dois évacuer les gravats assez loin. Mon jardin n'est pas une poubelle, non plus. En plus je dois les trier, les gravats. Et il y a quoi, dans les gravats ? Eh bien tantôt du vieux terreau de feuilles, que je récupère pour mes massifs, tantôt de la terre franche, mêlée de caillasses, de briquaillasse, de tuilasse, enfin tout quoi, on y a mis de tout sans discernement, comme un brouillon, mais je remarque quand même, fixé contre la paroi, un tuyau en fonte. Pas du tout-venant hein, de la fonte. Et stupeur, il n'est pas bourré de terre. Il est libre. Oui libre. De sorte que lorsque j'y introduis une tige de fer à béton de six mètres, çà descend, çà descend... Cà descend toujours. Et mon puits mesure plus de six mètres de profondeur ! Et il y a de l'eau. Dans le tuyau en tous cas ! Dans le puits je ne sais pas, il est bourré, alors l'eau, allez savoir. C'est sûr, dans le tube d'aspiration, il y a de l'eau. Et en rallongeant ma tige de fer tors, je descends à 7 mètres. Après, çà bute. Donc mon puits fait au moins 7 mètres de profondeur. De la rigolade. A mon rythme actuel, en trois jours c'est plié. Enfin, un peu plus, monter-descendre...
Hé hé ! Bel optimisme. Je pense déjà au prochain puits que je vais curer, tiens. Vous avez un puits à déboucher ? Appelez Zorba. Surtout que j'ai déjà tous les manches d'outils sciés à la bonne dimension. 80 cm hors tout, outil compris. Pas plus. Mais pas moins. Il faut quand même pouvoir faire levier, sinon, vous n'avez plus que les ongles et les dents pour travailler.
Ah ne rouspétez pas hein, je ne vais pas assez vite et mon format texticule est déjà explosé. C'est sûr, je n'ai pas opté au départ pour un format épopée. Mais je ne savais pas non plus que je vous raconterais mon puits. Il faut bien j'explique non? Sinon vous n'allez rien voir. Si je raconte, c'est pour vous montrer comme si vous y étiez. Et sans vous fatiguer. D'ailleurs vous ne verriez rien parce qu'au fond, il fera presque noir, il faudra que je descende une lampe pour voir où je tape. Si je ne descends pas la lampe, vous aller vous piocher les pieds. Alors c'est quand même un peu normal que j'explique. Oh mais vous me remercierez à la fin. Parce qu'il y a des trucs à voir. Tiens, devinez sur quoi je tombe, là, à l'instant, à deux mètres cinquante de profondeur. Vous allez rire. Allez, je vous le dis ? Hein ? Je vous le dis ? (Zorba, le roi du suspense estomaquant. Je me fais saliver moi-même). Mais non, pas un cadavre. Allez, je vous le dis : je tombe sur une faucille et un marteau. Texto. A vingt centimètres l'un de l'autre. Totalement rouillés bien sûr. Et avec juste le reste de ce qui fut un manche. Comme quoi, hein ? Quelle prémonition, celui qui les a jetés là !
Bon écoutez, quand on sera au fond, vous n'aurez qu'à imprimer les texticules afférents à la chronique du puits à la queue leu leu et vous aurez la chronique entière. Je ne peux pas faire mieux. Déjà que c'est moi qui creuse.