Biche.

Publié le par zorba




L'air était encore frais en ce début de matinée et je décide d'aller prendre mon petit café sous la tonnelle. J'ouvre d'un coup la porte et me trouve nez à nez avec une biche. Surprise, elle pique à l'arrache et ses sabots se mettent à déraper sur le dallage. Oh putaragne, elle avait l'air de danser le charleston. Puis, ayant repris son assiette, en deux bonds elle est au bout de la terrasse et saute de l'autre côté du chemin sans même toucher le goudron. J'ai juste vu son petit cul blanc en forme de coeur voleter entre les lauriers roses. Comme je me suis aussitôt figé dans une immobilité de statue afin de ne pas l'effrayer davantage, elle croit avoir eu la berlue et ralentit en jetant des oeillades dans ma direction, tout en traversant le champ vers le bois, qu'elle longe au petit trot avant de franchir le ruisseau en contrebas et d'entrer dans une pièce de maïs. Et plus rien. Comme si rien ne s'était passé, pas une tige de frémit, elle est planquée, bien malin qui saurait ce qui vient de se passer.

Mon café a meilleur goût que d'habitude. Il est plutôt rare qu'une biche s'aventure si près d'une maison. D'habitude, je les vois au loin traverser la prairie, à deux ou trois, et rentrer prudemment dans les bois.

Cela me rappelle cette biche qui avait pris ses habitudes un peu plus loin, qui apparaissait le matin d'un bond par-dessus la clôture, et venait se mêler aux vaches avec lesquelles elle passait sa journée, peinarde, profitant avec elles de l'abreuvoir et de la pierre à sel. Le soir, elle les regardait, interloquée, se regrouper à l'heure de la traite près de l'étable, et lorsqu'elles avaient disparu, elle se retirait comme à regret, après un nouveau saut d'obstacle, dans le bois qui jouxtait la prairie, et dans lequel elle passait la nuit.

Superbe. Il ne se passait pas un jour sans qu'elle fût là. Sans doute recherchait-elle de la compagnie. De temps à autre, une vache s'approchait d'elle en broutant mais sans plus se poser de question, sans doute. Il y avait bien assez d'herbage pour tout le monde.

La biche prit même l'habitude d'accompagner les vaches le soir, lorsque sonnait l'angélus (hé oui, çà se fait encore, dans les campagnes), avant de regagner son sous-bois.

Puis, la saison des amours revenue, on ne la vit plus. Notre biche était repartie vivre sa vie de biche.

L'année suivante elle revint. Ou sa fille, peut-être. On ne sait pas tout ce qui se trame au fond des bois....

Une nouvelle saison passa, et se renouvela un été idyllique où une biche retrouvait ses amies. C'est vrai çà, on dirait un conte pour enfants

Mais comme rien ne dure en ce monde, la troisième année la biche ne revint pas. Elle ne se montra plus. Pas même sa fille.

On peut bien sûr imaginer des chasseurs en battue. On a envie de les traiter de tous les noms, lorsqu'ils ont tué une biche que l'on connaissait personnellement. Je ne suis pas suffisamment informé de la chose cynégétique pour savoir s'il convient ou non de gérer les populations de biches. Ou même de sangliers. Je sais qu'ils occasionnent quelques dégâts parfois. Mais enfin... les éleveurs d'Armagnac sacrifient une partie de leur cuvée à l'évaporation : ils appellent cela « la part des anges ». Ne pourrait-on pas laisser au gibier sa part des anges ? Surtout que tout le gibier ne commet pas de déprédations. Quels dégâts pourraient bien causer les compagnies de perdreaux qui croisent dans mon jardin ? Auxquels je donne quelques graines en hiver ? Pour lesquels j'ai aménagé un point d'eau, tout là-bas, dans le coin le plus tranquille ? Lorsqu'ils m'ont bouffé quelques framboises, picoré quelques tomates, c'est bien le bout du monde. Et pourtant lorsque les chasseurs sont de sortie, avec leurs chiens, pan pan, çà déménage. On dirait la guerre.

Que diable, les chasseurs ont-ils donc si faim ? Je ne comprends pas trop. C'est une tradition bien ancrée. D'accord. Et je n'ai rien contre les traditions, bien au contraire. Nous venons de quelque part, nous ne sommes pas de purs esprits apparus hier, comme par génération spontanée. Mais parce que je ne comprends pas, je ne vais pas me mettre à militer contre la chasse, interdire que l'on traverse mon territoire. Chacun est libre de ses moeurs. Tant qu'il ne me tire pas dessus ! Mais savez-vous ce que j'aimerais ? Que chaque fusil de chasse soit transformé en appareil photo. Pan, pan ! Et hop, l'animal est capturé vivant. Il continue à courir, à voler. On est capable d'envoyer à une alouette une volée de plomb, on doit être capable de la zoomer ! Les chasseurs pourraient même faire un concours du plus beau coup de fusil, au banquet des quatre vingts chasseurs ! Et la chasse pourrait alors être ouverte toute l'année, y compris en période de nidification ! Enfin moi ce que j'en dis.... On pourrait même avoir un tir à blanc, doublant la photo. Pour l'odeur de la poudre ! Et la détonnante. Des fusils-zoom munis de silencieux pendant la couvaison bien sûr. Tiens, je veux bien tenir buvette pour ce genre de chasseurs. Ils seront les bienvenus.

Et quelle fierté d'exhiber son tableau de chasse sur l'écran télé, ou d'ordinateur. « Celui-là, il m'est parti entre les jambes dis donc ! Que j'ai même failli me filmer les roustons ! » « Celui-là, je l'ai raté de peu, il est passé juste derrière Fifi au moment où j'ai fait feu ! La tronche à Fifi, on dirait que le fangassier s'est posé sur sa tête ! »

Je crois qu'il faut attendre... Que chaque chasseur soit mûr, pour renoncer de sa propre initiative à tuer. Sauf pour réguler la faune, çà je ne dis pas. Il est urgent d'attendre. Que les vieux chasseurs soient canés. Cà viendra.

Peut-être que d'ici là, une biche viendra me surprendre encore, devant ma porte... Et que mon café du matin aura meilleur goût.

Publicité

Publié dans humour littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
Les chiens  ne font que ce qu'on leur apprend et demande ...on peut les dresser à pister  des   participants  dans le cadre d'un jeu d'orientation  ...En plus , on  développerait  ainsi des races pour retrouver les  personnes disparues ; enfants ou  vieillards ayant perdu  leur chemin ....Moi , c'est un héron ( c'est super gros !) que j'ai surpris un jour en train de boulotter mes "voiles de Chine" ....
Répondre
Z
<br /> Salaud de héron ! Surtout les hérons chinois !<br /> <br /> <br />
C
Une chasse à la photo donc, belle idée. Il y a des jours comme ça, où la saveur des choses prend une autre dimension.
Répondre
Z
<br /> <br /> Eh oui mais je connais l'argument des chasseurs : si le chien ne ramène jamais rien, il perd le goût de pister... Ah la la...<br /> <br /> <br /> <br />