L'oranger de ma mère.
Le jour où il fallut se résoudre à vider l'appartement de ma mère, qui était grand, je fis en sorte que ses plantes fussent reprises un peu par chacun dans la famille. La plupart étaient assez jolies pour garnir une fenêtre, une terrasse. Parmi elles, un oranger. Mort. Je n'aurais su dire s'il s'agissait d'une mort clinique ou d'un profond coma irréversible. Pas une feuille à ses branches, pas un bourgeon. Pour un arbuste persistant, c'est plus qu'inquiétant ! Mais une écorce noire, collante, encore pustulée de cochenille : çà ne pardonne pas. Il restait une place dans le camion, je chargeai le pot qui le contenait, et le transportai chez moi. Il serait toujours temps de le brûler, lui et ses parasites. Désolé pour lui.
Je le dépotai à un moment perdu, secouai ses racines pour en faire tomber la terre. Elles étaient grises, sans vie elles aussi. Un coup de sécateur, pour voir si rien ne subsistait de frais. Rien. Rien de bon, vraiment. Même en coupant très ras. Idem pour les branchages nus. J'étêtai d'abord l'extrémité des tiges. Mortes depuis pas mal de temps. Bois cassant. Il ne resta bientôt plus que la tige du tronc, et une touffe de racines pas plus grosse que le poing. Je ne parvenais pas toutefois à m'en débarrasser définitivement. Il avait été l'oranger de ma mère.
J'avais de la place. La place ne manquait pas. Allez, on verra dans quelque temps.... Je le rempotai à tout hasard, comme s'il avait eu une chance de reverdir, dans du terreau neuf, très peu fertilisé. Presque inerte, fait surtout de déchets de bois mort. Il n'est pas recommandé de donner une nourriture trop riche à une plante moribonde, çà l'achève. Je pulvérisai le long du tronc un anti-parasite, un fongicide. Histoire d'assainir, autant qu'il était possible, ce bout de bâton, d'éviter la propagation à d'autres espèces.
Puis je le plaçai au soleil de printemps, là où il ne gênerait pas, parmi d'autres plantes qui aimaient la chaleur. Et je l'oubliai. J'avais fait ce que je pouvais pour lui. Ou plutôt je commençai à l'oublier. Car seul, au milieu d'une végétation qui repartait de plus belle, comme chaque année, il restait, ainsi que je m'y attendais quand même, un simple bout de bois planté dans un pot. Comme il n'empruntait la place de personne, il demeura là, en attendant le nettoyage de la saison prochaine. Bout de bois mort passant de plus en plus inaperçu, recouvert à mesure par la végétation qui envahissait tout, mais profitant tout de même d'un arrosage régulier.
Plusieurs mois passèrent ainsi et on était déjà début Juillet. Les fortes chaleurs s'annonçaient et je me mis à déplacer machinalement les pots, pour leur donner un peu d'air. Rien de plus. Et soudain il attira mon regard. Je m'approchai car j'étais bien persuadé d'avoir la berlue. Non, en fait je rêvais : j'avais tellement envie de le sauver que mon imagination me jouait des tours. Je dénombrai cinq petits points blancs, cinq, comptés et recomptés, pas plus gros que des têtes d'épingles. Mais pas plus gros, vraiment. Des champignons, sans doute, qui commençaient à décomposer le bois.
J'appelai mon épouse. « Qu'est-ce que tu vois, là, juste au bout de la pointe de mon couteau ? » Moue dubitative. Bof, juste des points blancs. Ah elle n'interprète pas, ma femme ! Elle dit ce qu'elle voit, un point c'est tout. Si c'est mort c'est mort. Un peu troublée quand même. Ouais...peut-être. Mais plutôt pour ne pas me contrarier. Moi et mes lubies, c'est bien connu.
Mais il ne se passa plus un jour sans que j'allasse me rendre compte. Et comme je regardais tous les jours, je ne fis pas la différence, d'un jour sur l'autre. Les points blancs, les cinq, restaient des points blancs. Juste un peu plus gros, peut-être. Oui, peut-être. En tous cas pas plus petits. C'était presque agaçant, à la fin. J'étais presque tenté d'en gratter un. Pour voir si dessous il y avait du blanc, aussi. Ou du bois mort. Mais non. Si c'était par miracle un bourgeonnement, autant le conserver. Cinq branches, ce n'était pas de trop, pour lui donner une allure, plus tard...
Et il advint ce que vous devinez, sinon je ne vous aurais pas taillé la bavette pour un bout de bois mort, eût-il été l'oranger de ma mère ! Eh oui, il advint que les bourgeons finirent par gonfler et me donner cinq branches nouvelles. Pas trop bien placées, il est vrai, pour organiser un port équilibré mais bon, pas grave. En les dirigeant...
Et des feuilles...! Non mais vous auriez vu çà ! D'un beau vert sombre, presque noir, et larges, grandes ouvertes, avides de lumière... Comme si jamais il n'avait connu la maladie. A la fin de la saison, j'avais obtenu des branches de 60 cm. Au moins. Attachées, liées, de quoi former des charpentières. Mais pas encore de fleurs, bien sûr. La saison était passée. Il faudrait attendre l'an prochain.
Vous savez pourquoi je vous raconte çà ? Parce que je viens, juste à l'instant, de cueillir l'une de ses onze oranges, la plus grosse, et qu'elle était absolument délicieuse. La peau un peu épaisse, c'est vrai. Mais çà doit tenir à la variété. Douce et bien juteuse. Ah que voilà une orange que j'ai méritée, au moins ! Au bout de deux ans ! Longue vie à l'oranger de ma mère. J'ai annoncé la nouvelle à toute la famille, à tous les amis et connaissances : c'est l'oranger de ma mère ! Si tout le pays ne le sait pas, que c'est l'oranger de ma mère ! Dès aujourd'hui, au moins trois cents lecteurs sont au courant, que c'est l'oranger de ma mère ! Faites passer ! C'est l'oranger de ma mère !