Souvenir
Mon grand-père attela sa jument à la carriole pour aller aux comestibles. « Aller aux comestibles » c'était aller faire les commissions pour le mois, dans un entrepôt réservé à cet usage. Comme quoi le principe du supermarché ne date pas d'hier. Ma mère m'avait préparé pour cette occasion, avec mon petit costume de marin, et j'étais assis plus sage qu'un chérubin du ciel sur le siège passager de la carriole. Punieta ! – c'était son juron favori – mon grand-père, sur le point de dévisser le frein à main et de secouer les rênes pour lancer la jument, hue tchac tchac (çà c'est le claquement de langue contre la voûte palatale en langage cheval) s'avisa qu'il avait oublié son portefeuille. Et donc descendit de cabriolet pour aller le quérir dans la maison tandis que je demeurais, docile et ravi comme pas un de cette sortie, sur mon siège passager en bois de première classe. J'imagine que j'avais trois-quatre ans, je portais encore des anglaises (c'est à dire des boucles blondes qui plus tard devaient inexplicablement brunir) en cascade sur mes épaules.
Soudain j'écarquillai : là, sous mes yeux, durant les longues secondes qui durèrent tout le temps d'une leçon de choses de la vie, la jument dressa sa queue et je contemplai éberlué son trou de balle qui s'élargissait démesurément, mais démesurément comme s'il allait éclater, et qui livrait passage, petit à petit, sous quelque effort péristaltique longuement médité, issue d'une éclosion laborieuse, à une énorme crotte, bien moulée, mais énorme, la plus énorme qui jamais d'un cheval ne sortit, d'une énormité... énorme, et splatch, qui s'écrasait au sol, suivie d'une autre, la même, et d'une autre encore, encore la même, entassées en chapelet géant sur la précédente, là par terre...si, si, là juste, devant ma bouche bée et mon regard hypnotisé qui oncques ne contempla une chose pareille, aussi prodigieuse, aussi impressionnante pour un oeil tout neuf.
Redressé sur mes malhabiles gambettes de poulain afin d'examiner au plus près l'événement phénoménal que livrait la jument impudique, je me tenais ainsi au fin bord de la carriole, penché vers l'avant, considérant tour à tour le trou du cul énorme qui se refermait à présent que son contenu était délivré, et les non moins énormes paquets de crottin déchargés sur le sol... énorme. Je n'avais jamais rien vu d'aussi énorme de ma petite existence. A présent, je savais, dans le détail et à ma grande stupeur, comment les chevaux font caca. Ah ben çà, alors ! Cà alors... Et soudain la jument eut un léger recul, de satisfaction sans doute. Déséquilibré sous la faible secousse, je chutai tout droit dans le gros paquet de merde, moi, mon costume de marin tout propre que ma mère venait de me mettre pour aller au comestible, et mes bouclettes blondes avec. Terreur de me faire piétiner...
Là, mon souvenir s'interrompt. L'émotion ? Le changement de registre et de catégorème ? Allez donc savoir ce qui se passe exactement dans la mémoire pour qu'un souvenir reste actif et s'interrompe soudain et s'efface sur la même ligne. En tous cas je vous laisse le soin d'imaginer la suite, puisque je l'ai intégralement perdue de vue. Mieux : j'avais tout oublié du sketch et il ne me revint, à l'improviste – en réalité réactivé par quelque mouvement d'âme particulier – qu'une vingtaine d'années plus tard, où je me le fis raconter par ma mère. Je sais donc qu'il s'ensuivit une séance de nettoyage, à grande eau et grands cris, et que mon grand-père partit au comestible sans moi. Mais loin de reconstruire la totalité de l'événement, je ne visualise toujours et strictement que ce que je viens de rapporter. Rien de plus, rien de moins.
Aujourd'hui, je n'ai plus personne qui puisse me compléter, par le détail, cette infime tranche d'une autre vie qui éveille ma curiosité et c'est à cela que l'on comprend qu'on est désormais seul au monde. Et c'est aussi bien peut-être. Je finirais sans doute par reconstituer un faux souvenir que je prendrais pour vrai, de l'événement, mais qui ne serait plus l'événement lui-même. Que je ne pourrais donc pas revivre tel qu'il s'est déroulé vraiment. Je me raconterais une autre histoire.
Tiens, puisqu'on y est, autre souvenir, demeuré intact, à peine un peu plus tardif : on venait de retirer les petites roues latérales divinement stabilisatrices de mon vélo rouge. Le quartier était tranquille, et vide de circulation, les seules voitures qu'il m'arrivait d'apercevoir de loin, au centre ville, étaient de gros scarabées noirs dont je me demandais s'il y avait quelqu'un dedans pour les faire mouvoir ou si elles se déplaçaient toutes seules. Probablement laissé sans surveillance, j'entrepris de tester mon équilibre fraîchement acquis par l'exploration des grands espaces en m'essayant à un tour de quartier. A peine avais-je tourné l'angle de la rue qu'en pleine ligne droite un petit arabe de mon acabit se campa, bras et jambes écartés, pour me barrer le passage. Obstacle qui bien évidemment attira aussitôt comme l'aimant mon guidon hésitant qui, pris de panique, refusa de m'obéir et me mena tout droit dans le barrage inopiné. Tout le monde par terre, à la ramasse. Aussitôt relevés, nous nous ruâmes l'un sur l'autre et mes dents de lait se refermèrent sur la première chose qu'elles rencontrèrent : son nez. Bouaaaark...! Du nez que je venais de mordre s'écoulait une abondante morve vert fluorescent... Je la vois encore. Fin du souvenir. Chacun repartit en pleurs de son côté. J'ai probablement ramené à pied mon vélo à la maison et n'en parlai jamais à personne.