Paul.
Vient toujours un moment où l'on est alourdi des morts de sa vie. J'ai trouvé qu'aujourd'hui était un bon jour pour aller faire sa toilette de printemps à la tombe de ma mère. Je prépare une pochette d'engrais, une solution de bouillie bordelaise dans un mini-pulvérisateur, un sécateur, et puis voilà.
A deux travées de celle de ma mère se trouve aussi la tombe de mon ami Paul. Mort à 19 ans. Un ange du ciel, Paul. Il avait disposé une cale sous la pédale d'accélérateur de sa Renault 8, afin de ne pas y appuyer inconsidérément. C'était son électronique à lui. Il est allé se renverser dans un virage un peu pointu à vitesse modérée. Pas spectaculaire. Seulement, il avait un petit trou à la tempe gauche. Quelques centimètres à côté et il s'en tirait. Toute sa famille en a été détruite. Ils se sont tous éteints quelque temps plus tard. Sauf sa jeune soeur, qui a quitté le pays, pour l'Australie, à ce qu'on m'a dit. Je souhaite de tout coeur que l'Australie lui ait apporté l'oubli de ses deuils. Pourtant quelqu'un s'occupe de la tombe familiale. Un fantôme que je n'ai jamais croisé. Oh rien de spécial : les fleurs sont en soie, piquées dans des pots remplis de béton. Le vent peut souffler. Du rustique quoi. Entretenir des fleurs depuis l'Australie, ce serait coton. Et puis il y a un rosier, aussi, en pleine terre. Taillé une fois par an, le rosier. Quelqu'un... Si un jour je ne le vois plus taillé, je saurai... Et si je suis encore par là...
Je distribue mon engrais au pied du rosier, puis du jasmin, j'arrose avec un peu d'ammonitre, et j'entreprends de sulfater, pschht pschht tandis que mon épouse époussette de ci de là. Et voilà que ma buffette s'engane. Plus rien. Elle crache de l'air. Je démonte, j'actionne la gâchette dans l'eau claire de l'arrosoir. Rien. J'en étais sûr. Pourtant je l'ai testée avant de partir hein ! Ah mais il ne faut pas que je touche à un outil moi ! Tu le crois çà ? Que je me suis tapé vingt bornes pour ne pas sulfater le rosier et le jasmin de ma mère ? Saleté d'hirondelle de merde à sulfater. Tu vas voir, si je vais pas le sulfater, le rosier de ma mère. Je dévisse la tête, me verse le liquide bleu dans la main et asperge en fouet le rosier, puis le jasmin. Qui lui n'en a guère besoin. Cà ne chope pas de maladie, le jasmin. Cà craint juste le gel, mais jusque-là... Mon épouse m'entend grommeler.
- Mékestufé ! - J'en mets aussi un petit coup à Paul.
Son rosier a plus de trente ans. Il a le tronc comme j'ai la cuisse. Lorsque j'ai fini d'asperger comme un salopard, je revisse la tête, j'actionne, çà marche. Normal. Allez hop, je recommence. En fin brouillard. Ah je m'ennuie pas, avec moi-même.
Et voilà maman, c'est fini. Content de lui Zorba-les-mains-bleues.
Un petit tour rapide sur les derniers enterrés, que j'ai pu connaître, il y a … C'est un peu mon journal nécrologique. Tiens, le père de Richard. Eh oui.
Ah non, qu'on ne compte pas sur moi pour me répandre sur le bon vieux temps et la brièveté de la vie. Il fait un temps splendide, pour rentrer on va prendre par les petits chemins vicinaux. Des coins magnifiques de Quercy. Bien plus beaux encore que ceux que l'on aperçoit de la nationale. Lenteur. Silence. Là, tout de suite, j'aimerais m'arrêter et entendre au loin sonner un angélus, avec le soleil qui me vrille les yeux. Mais il est trop tôt. On se rentre en douceur.
On a le temps de faire un petit tour aux pissenlits bien tendres. Nous avons cueilli de quoi nous dépurer le foie pour la semaine. Un couple de perdrix s'éloigne en piétinant, se découpe à contre-jour sur un labour et disparaît entre les mottes. C'est la vie.
On vit aussi un peu pour eux, les disparus, c'est la meilleure façon de les aimer. Ou de leur rendre justice. Peut-être que Paul, qui n'a jamais eu cinquante ans, ni même vingt, aurait aimé lui aussi. Après une vie vibrionnante. Il aurait fait un sage, c'est sûr. Il l'était déjà. Il entrait dans ma chambre d'hôpital tout sourire, en dégainant un colt imaginaire et en soufflant sur le canon pour le refroidir. Tous les jours. Son humour à lui. Et repartait aussi léger et insouciant. Il me rappelait une phrase, lue quelque part : il semblait ne pas peser sur la Terre. Un type qui vous rappelle une phrase est quelqu'un qui compte.