Faim

Publié le par zorba

 

 



Je viens d'inventer un nouvel interdit : l'interdit gastronomique. Quoi, vous croyez que je ne suis pas capable d'inventer un interdit ? Si, et même les doigts dans le nez, en faisant le poirier. Comme n'importe quel fasciste. Tout le monde est capable d'inventer un nouvel interdit. C'est bien simple :

Des gens, dans le monde, souffrent de la faim. Mais ils ont la télé bien souvent. Et que voient-ils dans leur télé ? Des occidentaux qui se gavent, pour Pâques (dites, je sais de quoi je parle : hier encore, réunion de famille, et agapes à tout casser, qu'après seulement les amuse-bouche je pouvais partir travailler. Je ne savais plus par où absorber l'abondance de plats qui se succédaient, dont le foie gras, l'agneau pascal avec les fayots à la louche, et j'en passe un bon paquet même que la maîtresse de maison - qui se trouve être ma belle-soeur – en était si consciente qu'elle avait servi en plein mitan du repas un sorbet ma chère à la pomme verte dans un friselis de liqueur de kirch pour rafraîchir un peu les estomacs surmenés pensez donc par ce gavage programmé et les sauver d'un burn-out que pour ma part j'avais atteint avant même de m'attabler) et donc ces occidentaux qui se gavent à la face du monde affamé comme une gifle en pleine figure de ceux à qui on envoie des sacs de riz à la gueule.

Ah je sais ! C'est violent ! Mais puisque nous en sommes à nous culpabiliser à mort surtout pour culpabiliser le voisin ou l'adversaire de classe, dans notre soudaine « conscientisation » des interdits susceptibles de causer le moindre chagrin et de donner lieu à des millions de recours en justice pour incitation à toutes sortes de choses, il est inadmissible de présenter des émissions culinaires de chefs archi-étoilés qui seront captées sous des latitudes défavorisées. Quoi, je n'ai pas raison ? Vous imaginez la tête de ceux qui salivent rien qu'à voir la couleur des sauces dont nous faisons pourtant un usage homéopathique pour la simple raison que la pleine marmite qui les contient en cuisine nous donnerait des hauts-le-coeur par surabondance, et qui n'ont eux que quelques racines mêlées de glaise pour faire liant à se mettre en jabot ? C'est pas une injure, çà ? Et des plus violentes car elles touchent à l'estomac ?

Donc j'ai inventé un nouvel interdit. D'abord, les émissions culinaires pouvant porter atteinte à la sensibilité des personnes sous-alimentées devront être signalées en bas d'écran par un logo représentant par exemple – mais je laisse le choix de la version définitive à des personnes plus qualifiées – un estomac en forme de chaussette trouée barré d'un sens interdit impérieux.

Ensuite la mise en place sur tout le territoire français d'un rationnement les jours de festivités gastronomiques prenant en compte le besoin alimentaire maximal d'un brave homme un jour férié c'est à dire chômé, à charge pour les préfets dans les limites des attributions qui leur incombent de faire respecter les termes du présent décret en faisant passer tout le monde sur la bascule avant et après. Allez hop.

On ne rigole pas avec çà. Dire d'un noir qu'il est noir ou d'un fier asiate qu'il a le regard bridé est déjà assez éprouvant comme çà sans y ajouter l'injure nutritionnelle et appétente.

Terminés ces spectacles immondes de goinfres empiffreurs de boustifaille diffusés plein écran vingt mille pouces devant les faméliques de la terre privés jusqu'à l'inanition, salivant leurs tripes et boyaux à la vue des chapons dodus dont nous nous repaissons à la plus petite occasion. Interdits ces spectacles d'obèses bombances ripailleuses qui donneraient à n'importe quel abstinent de la mâchelière l'envie de nous flanquer dans un chaudron bouillant avec suprême luxe des petits oignons frits revenus dans l'huile d'olive. Ah mes gueux, vous avez aimé Badinter et sa tirade sur la peine de mort, vous allez adorer Zorba et ses malédictions gastronomiques !

Et je ne parle pas des boissons !

Publicité

Publié dans humour littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
R
Houlala ...ça fait un de ces biens de  ne pas être toute seule à  essayer de faire comprendre  à nos néo moralisateurs  que  c'est pas parce qu'on va se crever  un oeil que les aveugles  verront mieux ... C'est terrible cette injonction permanente  à  devoir se sentir coupable de  tout le malheur du monde . Malheur dont  ceux qui  en sont victimes  sont aussi  assez souvent  responsables .(aïe! ça n'est pas politiquement correct  ce que je dis là ...)
Répondre
Z
<br /> Ce n'est pas politiquement correct d'une part, à cause des moralisateurs de la facilité et du yaka et d'autre part, parce que la question peut se poser autrement :<br /> Pourquoi les habitants des pays froids sont-ils devenus plus ingénieux et industrieux que ceux qui vivent toute l'année sous les cocotiers ? Parce que nécessité fait loi.<br /> Et : Pourquoi ceux qui vivent dans des déserts arides n'ont pas les mêmes facilités de développement ? Parce que la nature leur est trop chiche.<br /> Ce qui peut se combiner en :<br /> Pourquoi les septentrionaux sont-ils partis à la conquête de matières premières, géologiques et minières loin de chez eux ? Parce qu'ils étaient en position industrielle de le faire...<br /> <br /> Ce type d'analyse va plus loin que le Yaka, et aide à comprendre ce qui apparaît comme des fatalités... Non?<br /> <br /> <br />
O
As-tu sensibilisé ta belle-soeur à cette vision très réaliste de vos agapes familiales ? Si elle possède de tels talents, tu vas la frustrer et lui feras de la peine. Alors vers où se tourner, dans quelle direction regarder ? la télé et ses formules magiques moralisatrices à 2 balles? ou planter le nez dans son assiette........ou ... ou.....A extrêmement très bientôt. osiris
Répondre
Z
<br /> Eh bien Ôdivinsiris je ne pense pas que ma belle-soeur soit au courant de mes texticulations, mais le serait-elle, elle me connaît assez pour savoir que je suis taquin, et c'est sûrement ainsi<br /> qu'elle me préfère. Donc aucun souci de ce côté-là. D'ailleurs elle serait la première étonnée d'être l'objet d'un texticule. Il faudra que je pense à la mettre au courant... En tous cas, c'est un<br /> hommage appuyé à ses qualités de cuisinière, non...?<br /> <br /> <br />
C
Il n'y a pas une expression qui dit qu'il vaut mieux faire envie que pitié ? partant de ce principe, et en l'utilisant comme moteur, on peut se dire qu'un jour pas si lointain pourra être meilleur. Moi c'est ce que je fais tout le temps. Jamais eu de jalousie particulière pour ceux qui avaient un meilleur train de vie que le mien. Alors je pense que c'est pareil pour ceux qui n'ont pas grand chose à se mettre sous la dent. Cela fait rêver, et fait du bien de savoir que l'on peut vivre mieux même si c'est difficile. Enfin c'est mon point de vue, comme toujours.
Répondre
Z
<br /> S'il fallait se priver de tout ce dont manquent les autres, il faudrait commencer par ne plus se soigner, ne plus envoyer nos enfants à l'école, ne plus boire d'eau, ne plus se nourrir bien sûr...<br /> il faudrait même s'infliger des tortures, pratiquer l'excision par solidarité... notre monde deviendrait  un enfer, là où il ne l'est plus...<br /> Il vaut mieux aider autrui à s'élever à notre niveau de confort, que de se priver par une solidarité-culpabilisation idiote. Certains dénoncent la misère du monde sans rien y changer, je me moque<br /> de ceux qui dénoncent la misère du monde sans rien y changer. C'est vrai que je ne fais pas dans la dentelle....<br /> <br /> <br />