Principes

Publié le par zorba

 

 



« Vous êtes un homme de principes ». Et donc pas peu fier et honoré lorsqu'on vient vous servir un compliment de cette taille, à vingt ans. Quand c'est votre propre chef de service qui vous le distille, il est d'autant plus flatteur que c'est justice enfin rendue à vos services et personnalité hors du commun. Et lorsque votre chef de service est, de surcroît, une femme aussi intelligente que belle, dans ses trente-cinq printemps épanouis, alors même le roi de Prusse n'aurait pouvoir d'entamer de la plus petite ombre votre tableau d'honneur. Quand le plus gros compliment que vous ayez jamais réussi à décrocher, hormis en période de distribution des prix, est de l'ordre de sacré branleur ou fend la bise, vous voilà alors promu à la qualité des gens qui comptent, vous entrez dans un monde qui va bien devoir vous accepter parmi ses pairs.

Cet air d'admiration à peu près unanime que vous voyez converger vers votre personne sur les visages alentour sous le compliment qui vient de sanctionner votre dernière et sentencieuse sortie dont nul ne se souviendra dans la minute qui suit n'est pas fait pour vous mettre tout de suite sur la voie du soupçon d'impalpable moquerie.

Mais si enfin vous n'êtes pas d'une absolue stupidité, tout de même, ce soupçon, justement, finit par vous atteindre. « Un homme de principes ? » Mais qu'est-ce au juste qu'un homme de principes... Cette si belle personne, à la bienveillante intelligence qui vous distingue entre tous, pratiquerait-elle à vos dépens une ironie imperceptible, une narquoiserie impénétrable à qui ne dispose pas des codes d'une bourgeoisie aussi élégante que cruellement raffinée ?

C'est l'alternative que passés mes émois de rosière je fus obligé d'envisager. Non plus la question d'être ou n'être pas un homme de principes, qui passa vite à la trappe de l'oubliette, mais celle d'un style nouveau pour moi de suprême raillerie dont il était impossible même de savoir si elle vous complimentait sur votre stupidité et s'il fallait en concevoir dépit ou satisfaction.

Force me fut de constater que je n'en saurais jamais rien car ma belle et intelligente chef de service omit aussitôt de donner la moindre suite ou de prolonger mes délices de son appréciation. J'appris donc, et néanmoins, qu'il pouvait exister une façon de se moquer des gens avec une inégalable élégance, qui ne se préoccupait même pas de savoir si la pique avait fait mouche tant elle tenait pour acquis que vous étiez un idiot par atavisme. Comme par-dessus le marché je ne me trouvais pas dans cette disposition d'esprit propre à m'interroger sur la valeur des principes, j'oubliai aussitôt l'homme de principes que je me trouvais réputé être pour ne retenir qu'une nouvelle et pétillante manière de se foutre du monde.

Jusqu'au jour où un mien camarade se lança dans une violente diatribe contre le principe du mariage. J'étais aussi bien loin en ces temps d'envisager que le mariage pût concerner une personne aussi évaporée que moi mais j'estimais tout de même que, sans être tout à fait en désaccord sur le « principe » qui consistait à confirmer sur autel et parchemin, ainsi que le chantait Brassens, un engagement dont on était si peu sûr, qu'il convenait de l'entériner devant témoins, l'essentiel à mes yeux était un autre « principe », celui de la parole donnée, même en comité restreint, et qui se pouvait fort bien passer du concours de la Sainte Ampoule (à ne pas confondre avec la poule enceinte – c'était alors mon maximum de capacité de facétie).

Cependant, et la suite sociétale me montra que je voyais loin, je ne trouvais pas inutile la solennité du sacrement qui pouvait arrêter, au seuil de la séparation, l'inconséquent qui n'aurait pas mesuré combien les enfants issus du couple ont besoin de stabilité pour leur équilibre toujours au bord de chanceler et combien, au regard de cette obligation morale, les débordements de la libido n'entérinaient que leur propre insignifiance et caprice minuscule. La démocratisation du foutoir, consécutive à la libération des moeurs n'en valait pas, à mes yeux, la chandelle. Chacun son truc, et à chacun sa capacité de résistance à la tentation.

Et je saisis alors au vol que mon camarade était, par principe, contre les principes. Ce qui était bel et bien un principe. A mon tour, je pouvais gratifier mon copain d'un « tu es un homme de principes » aussi admiratif que laconique. A lui de voir dans quelle mesure il l'était, ou ne l'était pas. Et dans quelle mesure il convient de l'être, ou ne l'être pas.

Les principes ne seraient-ils utiles précisément qu'à ceux qui n'en respectent aucun ? Et peut-on respecter des principes sans en avoir aucun ? Il me semble bien alors que tout principe peut être avantageusement remplacé par un simple sentiment qui ne prête même pas à discussion : celui de la dignité.

Ma chef de service était-elle bien aussi intelligente et élégamment moqueuse que je le pensais …?

C'est très volontiers que je lui laisse le bénéfice du doute.

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Publié dans humour littérature

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R
Je ne sais pas ce qu'est un principe . Une opinion , une croyance  , un code social  ; c'est variable  ,n'est ce pas ? La dignité échappe-t-elle à certains principes  , finalement ? Peut-être que quelqu'un qui dit "avoir des principes"  se cache derrière  un arsenal défensif et  a un problème de rigidité psychique ...mais celui qui dit "refuser tout principe" , n'est -il pas aliéné à ses propres limites ?
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Z
<br /> <br /> Ben...justement, je vois les principes comme des aides, notamment à l'usage des jeunes cervelles immatures (ou des écervelés) auxquelles il faut désigner des limites (en fait, tout ce que tu<br /> énumères).<br /> J'imagine qu'à 20 ans, je fonctionnais encore sur des principes et que ma chef de service s'en était aperçue ... la fine mouche<br /> La dignité, c'est un sens (sentiment) très personnel, dont j'ai donné ma perception justement dans "dignité" (enfin il me semble, je ne suis pas sûr du titre, never explain, never<br /> complain).<br /> A mon avis, "refuser" tout principe (je dirais plutôt "réfuter" mais c'est une question de nuance), revient à faire confiance à son propre jugement, au cas par cas...<br /> <br /> <br /> <br />
F
j'ai trouvé un truc intéressant à faire avec les "principes" : j'en fait des bancs, des chaises, des fauteuils, des méridiennes, des canapés, des tabourets, des bergères...en clair, je m'assois dessus !
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Z
<br /> <br />  Hé oui Fomahaut, je crois même que certains en font commerce, des principes... Après tout, quand on en a besoin,<br /> on sait au moins où les trouver...<br /> <br /> <br /> <br />
C
Oui, parce que sans les sentiments, nous ne sommes plus que des machines. Et les principes d'une machine... ça fait peur ! ou alors ça rouille, enfin avec un peu de chance. Mais du même coups, ça reste toujours bloqué. Enfer et damnation. lolSinon oui, je suis tout à fait d'accord, une personne qui prétend ne pas avoir de principes, nous montre d'office tout le contraire rien qu'avec ces paroles.
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Z
<br /> Juste pile <br /> <br /> <br />
C
Une histoire de séparation de parents est toujours plus ou moins douloureuse pour les enfants, c'est évident. Elle l'est d'autant plus que les enfants sont grands d'ailleurs, aussi bizarre que cela paraisse. Un tout petit étant moins conscient des événements. Le fait d'aller chez l'un puis chez l'autre entre ainsi plus facilement dans une normalité pour un plus jeune, à la différence des plus âgés qui ont connu la vie avec les deux parents ensembles, qui ont des souvenirs bien précis en commun. Doit-on tout baser sur des principes ? je ne pense pas, puisqu'ils évoluent en même temps que nous, à moins de faire les obtus à toute évolution possible. C'est vrai que suivant les expériences, des peurs se font jour. Le mariage fait sans doute partie de ces défis qui provoquent des réactions violentes de pour ou contre par la suite. Tu nous disais l'autre jour (avec plein d'humour) que tu étais un flop sur pattes, et bien moi je dois être, heu comment dire... une mariée flop sur pattes ? Ben oui, après deux mariages et deux divorces, on se pose des questions, forcément. Alors qu'au départ je trouvais l'idée très belle ! logique, voir nécessaire. Aujourd'hui, je m'en méfie comme de la peste. La trouille avec un grand T me saisie rien qu'à cette idée. Comme si ce mot de mariage était devenu synonyme de fiasco garantie. Ce qui ne garantie d'ailleurs pas plus une relation hors mariage c'est évident. Au final, je ne sais pas. C'est le grand trou noir.
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Z
<br /> J'imagine bien qu'une séparation est douloureuse pour tous. Et chacun possède à cet égard une sensibilité particulière. Ce que je mettais en question n'est pas le principe du mariage, pas plus que<br /> celui de l'horreur matrimoniale, mais le principe anti-principe qui est un principe lui aussi. Et finalement, à tous les principes, qui privilégient une forme de règlement,  je préfère la<br /> dignité qui relève pltôt du domaine du sentiment. Il me semble que toi aussi, tu es plutôt sur ce registre.<br /> <br /> <br />
C
De ma modeste expérience, il y a des principes qui évoluent au cours du temps. Les miens en tous cas. Il y a l'exemple que tu cites au sujet des enfants issus d'un couple (et à leur besoin de stabilité pour leur équilibre toujours au bord de chanceler) qui m'interpelle. Car s'il y a un des principes que j'ai perdu en cours de route, c'est bien celui-ci ! Montrer une illusion de couple parental à ses enfants, pour ce qui est de leur stabilité, de leur montrer l'exemple sur une recherche de vie réussit, il y a à redire... Entre s'envoyer en l'air avec tout ce qui bouge et avoir une vie respectant ses propres sentiments, il y a une marge. Mais ceci est un autre principe, nous sommes d'accord ! Comment construire sans principes de base ? je ne sais pas, et ce même s'ils évoluent au fur et à mesure de notre compréhension de la vie.
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Z
<br /> Lorsque le couple parental est devenu une illusion... évidemment. Le principe en devient une aussi. Mais si l'histoire est douloureuse pour les parents, comment ne le serait-elle pas pour les<br /> enfants ? Et de toutes façons, mon principe (que personnellement je remplace par la dignité), concerne le plus souvent les pères, puisqu'il est rare, statistiquement, que la garde des enfants ne<br /> soit pas accordée à la mère. C'est donc le plus souvent d'un  père absent qu'il s'agit... Mais en même temps, je ne suis pas spécialiste... Et doit-on tout baser sur des principes, auxquels il<br /> faudra un jour ou l'autre déroger ? Le mariage est un principe, une institution, sa suppression en est une autre, faut-il être radicalement pour ou contre ? C'est cette question-là qui<br /> se pose, bien sûr...<br /> <br /> <br />