Coiffure
Heureusement qu’il y a chez nous quelques originaux persuadés que leur volonté a force de loi. Sinon on s’ennuierait.
Mourad Hindam, 28 ans, pénètre dans un salon de coiffure d’Uckange. Il est brun foncé, et veut se faire teindre en blond doré. Et alors… C’est son droit. C’est juste qu’il se présente un peu tardivement car l’opération demande un certain temps. C’est un boulot, de métamorphoser un brun en blond, çà ne se fait pas à la sauvette, entre deux véroniques, ni à coups de marteau, ni même avec un rouleau à peinture. Notez bien que je peux toujours parler, je n’y connais rien. Tu penses comme je suis du style à me faire peindre. Quoique, de jolies caroncules au niveau des oreilles et une fine aigrette fièrement dressée sur le sommet de mon crâne plus sel que poivre ne messiéraient point à ma rustique silhouette… On se prend à rêver, parfois. Mais renoncer pour cela à mes chevauchées matutinales, merci, je ne vais pas faire un trou à mon Stetson pour passer mon aigrette. On fera sans. Surtout que Johnson, mon destrier, refuserait de me porter, il a sa dignité.
Ainsi notre homme se présente un peu tard chez le capilliculteur qui doit terminer les clients qui attendent bêtement de se faire couper les tifs. « Prenez donc rendez-vous pour demain ». Hindam, ni une ni deux, sort son calibre, braque, et s’installe. Heureusement on n’est pas au Far-West. On serait au Far-West, notre Hindam ne dépassait pas sa vingt-huitième année. C’est quand même bête de se faire tuer dans un salon de coiffure. Cà fait un peu chochotte.
Si vous ne respectez pas l’homme, respectez au moins son calibre. Quoi c’est vrai quoi. Les psychiatres nous expliquent que lorsqu’on ne se sent pas respecté, on s’impose au calibre. C’est un peu trop facile de se faire respecter pour ses compétences et sa culture. C’est un truc de minable. Enfin brèfle, le type entre, on lui doit le respect, alors il braque pour se faire peroxyder. Les autres, qui vont au coiff… je dis comme je veux, qui vont au coiffeur normalement, sont tous des brèles. Ils ne méritent aucun respect. D’ailleurs, la république, c’est bien, parce que çà me permet de faire ce que je veux. C’est çà, la république, et si vous n’avez pas compris çà, hé ben…
Mais voilà… Tandis que je vous parlais, que je noyais l’ablette, que j’endormais votre méfiance, un employé du salon appelle les flics. L’erreur à ne pas faire. Les flics n’ont rien compris au respect et à la république. D’ailleurs on ne peut jamais faire confiance à un type qui prétend faire régner l’ordre juste parce que c’est son métier et qu’il a un képi et des menottes. Ils arrivent en force – évidemment, à plusieurs, ils se sentent plus nombreux – et mettent le bonhomme hors d’état de nuire. Enfin, de se faire respecter. Seulement le Hindam, il a déjà sur la tête une couche de je ne sais pas quoi qui risque de lui occasionner des brûlures sur son respectable cuir chevelu. Et le coiffeur, qui ne mérite aucun respect, prévient les flics du problème… ! Ah le con ! On lui sauve la vie, et lui il sauve le scalp de celui qui le menaçait. Bientôt il va prendre le parti du braqueur contre les flics vous allez voir. Remarquez que si les flics avaient embarqué le décoloré tel quel, en lui occasionnant des brûlures au cuir chevelu, imaginez le scandale… Au trou, les flics, çà leur apprendra à manquer de respect à quelqu’un qui se fait respecter au calibre. Enfin voilà : les flics passent le crâne du peroxydé sous le robinet sans le moindre respect pour sa respectabilité. Franchement, là, çà dépasse les bornes de la limite de l’irrespect. Et vous savez quoi ? Le Hindam se retrouve avec des cheveux jaune canari ! Rooh la honte... qu'il se pète... ! Alors là, j’en jette mon stylo de rage tellement l’indignation m’étouffe. Je me demande si je vais pourvoir achever mon texticule. Jaune canari ! Cà existe, çà ? Cà peut faire des dégâts pareils, une couche de produit ? Notez bien que, par défaut de rinçage, il pouvait se retrouver le crâne comme passé au lance-flammes, notre bonhomme. C’est pour le coup qu’il fallait en plus appeler les pompiers.
Mais enfin, de là à dire merci aux flics qui ont interrompu son capillaire braquage, il y a un pas que je me refuserai à franchir. Ils auraient pu au moins lui laisser le temps de mener à bien son opération échevelée ! Cà, c’est un manque de respect flagrant. D’ailleurs, je pense que son avocat va le conseiller utilement. C’est toujours bon de grappiller quelques dommages et intérêts. Ainsi, il aura obtenu une coloration, plus le prix de la coloration. Respect ! Le beurre, plus l’argent du beurre. Voilà, c’est çà, ce que j’appelle se faire respecter. La république, c’est le respect. Les amateurs de corrida n’ont qu’à respecter ceux qui ne veulent pas qu’ils fassent de la corrida. Un point c’est tout.