Débat
Nous adorons tous le débat. Le débat pour le débat, le débat pour le progrès, le débat pour faire avancer les choses, le débat contre l’injustice, le débat pour l’intelligence, le débat contre l’imposture. Du débat partout, du débat toujours, du débat envers et contre tout. Le débat, c’est le must démocratique. On peut même en arriver au point où, et c’est très souhaitable, le débat devenant institution, ardente obligation et impératif catégorique, il devient impossible d’arrêter une décision car c’est mettre fin au débat. Et cela est impensable. Intellectuellement. Moralement. Et tous les adverbes que l’on voudra aligner. Il n’est pas possible, pour le cogito humain, de considérer une question comme close à jamais, à jamais résolue. C’est une règle très simple : là où il n’y a plus de débat, où existe un déficit démocratique, comme ils disent, c’est qu’un fascisme quelconque s’est instauré. Voilà qui est clair, net, sans conteste. Ce n’est pas un objet de débat. En tous cas, si une question, au moins, peut-être considérée comme close, c’est bien celle-ci : le débat est une nécessité permanente. C’est même un droit de l’homme. Inaliénable. Au plus sacré de la sacro-sainteté. Le droit à débattre. Qui rejoint, d’ailleurs, le droit à la liberté d’opinion. Plus fondamental que çà, c’est pas possible.
Un exemple de débat : Puis-je jouer de la trompette où je veux, en pleine nuit ? Et qu’on ne vienne pas me dire que cette question ne peut faire débat. Le premier qui me dit que la question est close, qu’on n’emmerde pas les voisins à trois heures du mat en leur jouant de la trompette, je te me le catalogue comme fasciste. Point. Sans autre forme de débat.
Et pourquoi, s’il vous plaît, je n’aurais pas le droit de jouer de la trompette à pas d’heure ? Ou même du bugle, si je veux ? Parce que çà emmerde les gens ? Les prétextes futiles de la mauvaise foi, on connaît ! Et pourquoi, s’il vous plaît, n’aurais-je pas le droit d’éveiller les consciences qui dorment à poings fermés ? Parce que je risque une prune pour tapage nocturne ? Mais dites donc, si je veux réveiller les consciences engourdies, abruties sous le joug du grand capital, connaissez-vous un meilleur moyen que de leur jouer de la trompette à trois heures du mat ? Ce n’est pas un thème de débat, çà ? Bon. Alors. C’est même le type de débat que chacun s’ingénie à éviter, preuve que le fascisme traîne toujours ses guêtres pas loin.
Je ne dis pas que j’ai raison. Ou est-ce que j’ai dit çà… ? Je ne dis pas qu’il faille jouer de la trompette à trois heures de la nuit pour réveiller les consciences prolétaires, et même les bourgeoises, au sentiment de l’iniquité du monde. Ce serait clore le débat. Je dis au contraire que l’on peut, que l’on doit en débattre. Et que celui qui refuse le débat est un réactionnaire conservateur crasseux de la pire engeance, prêt à sacrifier le bonheur du monde à sa propre tranquillité égotique. Voilà, ce que je dis.
Et comme je suis un éveilleur de consciences, je vous invite tous dès ce soir à 20 heures pétantes à instaurer le débat entre vous, dans votre cage d’escalier, au milieu du square de votre quartier, dans la salle des fêtes réquisitionnée à cet effet par la volonté du peuple qui n’en sortira que par la force des baïonnettes, sur le parking de votre supermarché ou même entre les rayons de fruits et légumes comme çà vous pourrez en même temps casser la croûte, instaurer, dis-je, le débat : la trompette à 3 heures du mat est-elle susceptible d’éveiller les consciences adipeuses et indolentes des citoyens décérébrés sur la faim dans le monde. Et au cas plus que probable où le débat irait dégénérant – on connaît l’intolérance de certains paroissiens – d’une part je vous demande aussi de placer les services de sécurité en alerte orange, et d’autre part je récuse d’avance toute responsabilité dans cette affaire car après tout je ne fais que lancer une idée de débat comme je lancerais un caillou dans la mare juste pour emmerder la poule d’eau en pleine sieste. Car je suis un chieur de long, et d’ailleurs çà pourrait donner lieu à débat : « Les chieurs de long doivent-ils être tolérés ? »
En attendant, et tant que le débat n’est pas clos – c’est pas demain la veille car à toute règle on peut objecter exception – je vais m’acheter une trompette pour sonner la diane à 3 heures du mat toutes les nuits. Et que celui qui n’a jamais péché vienne me jeter la première pierre, tiens ! Comment que je vais te le recevoir. T’as qu’à débattre, mon pote. Le débat c’est pas fait pour les chiens. Tiens, d’ailleurs, les chiens ont-ils le droit de débattre la nuit. Heu… d’aboyer la nuit. Si fait, ils ont le droit. Et le droit des animaux, c’est fait par les hommes, peut-être ? Autre sujet de débat. Va falloir que je note tout çà. Débattre n’est pas se battre. C’est même pour çà qu’on a inventé le débat. Allez, hop, tous au débat. Car le débat… tavia.