Âme
Pourquoi croyons-nous en l’existence de l’âme ? Vous savez que je n’ai pas pour habitude de tourner autour du pot. De préparer les esprits à une «vérité » que je pourrais alors sans risque introduire à la faveur d’une embrouille savamment élaborée. Vous savez aussi que je procède sans détour, sans finasserie inutile, qu’il ne s’agit jamais de « vérité » chez moi, puisqu’il est admis une fois pour toutes que la vérité n’existant pas, il n’existe que des exactitudes ponctuelles.
Donc, pourquoi croit-on à l’existence de l’âme ? Ni une ni deux : parce que notre cerveau s’est constitué de telle sorte qu’il double tout ce qu’il perçoit : un objet, et sa représentation. Toujours. Il ne sait pas fonctionner autrement. Je n’entre pas dans des détails qui pourraient s’annoncer fastidieux, je dis seulement que :
a) Je vois une chaise.
b) Comme cette chaise n’entre pas dans mon cerveau telle quelle (elle est ce que l’on appelle un « encombrant »), je la représente : elle devient un objet mental. Un meuble symbolique. Qui entre facilement dans mon cerveau.
Et c’est là que çà devient intéressant, car tous les cerveaux humains fonctionnent sur le même principe de l’objet mental, symbolique. Ou alors c’est que le cerveau est grillé. Raplapla.
La chaise, que je vois de mes yeux organiques, est matérielle. Indéformable, car les atomes qui la constituent sont soumis à des forces et en exercent, ce qui fait qu’elle n’est pas en une sorte de shamallow métaphysique. En revanche, la représentation que j’en produis n’est pas faite d’atomes. Donc elle est… ? Personne ne suit. C’est bien la peine ! Immatérielle, oui et… ? Dé-for-mable. A volonté. Ou plutôt involontairement. Mais à volonté. C’est notre cerveau qui travaille pour nous. C’est pourquoi, voyant une chose, je ne puis faire autrement que d’en représenter d’autres à partir de cette chose. Les imaginer… Me considérant moi-même, je ne puis me capter que par représentation. Laquelle n’a pas d’atomes. Labile. Non, pas la bile du foie. Dé-for-mable. Et re-for-mable. A volonté.
Forcément, vient un moment où je me représente comme ectoplasme, tellement je suis malléable, dans ma tête. D’ailleurs on ne se connaît guère soi-même. Ectoplasme ou âme, c’est pareil. La représentation vient toute seule. Et je puis tout représenter comme ectoplasme. Mais tout. Absolument. Même l’Autre. Même un animal. Tiens pardi. Enorme avantage ! Vous pensez bien. Cà me donne une sorte de pouvoir. C’est bien simple : je vois un caillou. Si seulement ce caillou pouvait me servir à découper mon mammouth. Je vais représenter des cailloux aptes à le faire, avec un tranchant. Et hop, je fabrique un tranchant. C’est dur, mais je finis par y arriver. Le résultat c’est mon Laguiole. De la même façon je puis imaginer détenir un pouvoir sur le mammouth via sa représentation, son ectoplasme, à qui je fais faire ce qui m’arrange. Ou en tous cas ce qui ne me nuit pas. L’âme du mammouth est née : l’animisme. Ou l’âme de n’importe quoi. Je peux même en fabriquer une. Avec des teintes. Encore une représentation.
Evidemment, nous, nous avons fait des progrès. On sait très bien qu’on ne peut pas fabriquer une âme en atomes. Oui mais une âme, dès l’instant qu’elle est facile à concevoir, à représenter, et qu’elle est avantageuse car elle me permet de prendre pouvoir sur elle – enfin, je me méfie quand même, car je sais qu’elle peut échapper à ma volonté, mais c’est toujours bon à prendre – pourquoi est-ce que je ne ferais pas « comme si… » ?
L’homme est le champion du monde du « comme si… ». C’est un automatisme, chez lui. T’as qu’à voir le cinoche, si çà marche. Presque on y croit ! Cà marche, mais on ne s’y laisse pas prendre car on sait exactement comment c’est fait, le cinoche. L’âme, on n’a aucune idée du comment c’est fait donc personne ne peut dire le contraire. Et même tout le monde peut dire qu’il a idée de l’âme. Toujours par la grâce du double, de la représentation bien sûr. Toujours en double, les choses, n’oublions pas. Et alors là, j’en fais ce que je veux, de l’âme. Combien existe-t-il de représentations de l’âme ? Une chiée. C’est pour dire. Alors écoutez, je ne vais pas m’en priver, de me faire une représentation de l’âme. C’est facile, c’est pas cher, et je lui fais faire ce que je veux. Ce que je voudrais, plutôt. Mais c’est pareil… je fais comme si… En plus, je peux faire croire aux autres (qui forcément ont imaginé la même chose) que j’ai le pouvoir de… De quoi faire ? Entretenons le mystère, c’est encore plus avantageux. Car ils peuvent se représenter, en double, et même en triple, que j’ai les âmes dans ma poche. Et au cas où ce serait vrai, que j’ai les âmes dans ma poche, vaut mieux pas me contrarier hein… Tout bénef.
Pourquoi je vous dis çà ? Parce que je tombe sur un dossier de Sciences Humaines consacré à « l’éternel retour de l’âme ». Tu m’étonnes. Et dans lequel on raconte des tas de sornettes sur l’âme alors que c’est si simple : le cerveau double tout ce qu’il voit, et çà lui rapporte toute sorte d’avantages. Donc il y tient. Surtout à l’âme. C’est quand même énorme, l’âme ! Donc l’éternel retour. D’ailleurs si c’est éternel, il n’y a pas retour mais permanence. Vous voyez, rien que dans le titre déjà...çà sent la sornette.