Claquos.
Moralité : quand la puanteur d’un fromage vous fait tomber en catalepsie, mangez-le avec de la confiture.
Oui, je commence par la fin. Ainsi le lecteur pressé n’a-t-il à lire que la première ligne. On gagne un temps fou, et surtout on lui s’épargne l’odeur.
Donc, l’histoire, maintenant : Nous avons encore par chez nous des facteurs à l’ancienne. C'est-à-dire qu’à midi, le nôtre en tous cas, qui est une factrice, a table ouverte à l’endroit de sa tournée où il se trouve, sans façons. Ce qui, à lui aussi, lui fait gagner du temps. Souvent, çà tombe chez belle-maman. Ah s’il pouvait partout en aller ainsi… Que la vie serait simple.
Et afin d’exprimer sa gratitude, notre factrice offrit à belle-maman un camembert qu’elle ramenait de ses vacances en Normandie.
Mais là, accrochez-vous à ce que vous pouvez, çà va très vite devenir intenable. Ce n’était pas n’importe quel camembert : c’était un camembert enrobé de chapelure et affiné au calvados.
Un détail : si vous affinez un fromage au calvados, de toute évidence il y gagne en saveurs et fumet. Mais si de surcroît vous enrobez ledit camembert de chapelure, cette dernière absorbe le calva, s’en gorge, et c’est un peu comme si votre fromage y marinait. Dans le calva.
Fouatch ! C’est très simple : dès l’ouverture de la boîte, mamie se mit à suffoquer. On la rattrapa de justesse sous les aisselles. Et comme il fallut choisir, évacuer d’urgence le camembert ou belle-maman, comme cette dernière était tout de même chez elle, c’est le claquos que l’on déménagea. Elle ou lui, il fallait choisir, l’un était de trop dans le même quartier. Et il termina sa carrière chez moi.
Je suis à peu près le seul de la famille, avec tonton José, à pouvoir m’envoyer avec délices une telle horreur. Ah nom de dieu qu’est-ce qu’il claquait, ce claquos ! Affiné au calvados dans sa chapelure ! J’ai tout de même reçu des menaces de rétorsion de la part de mon épouse si je ne le plaçais pas, non seulement dans la grange, mais à l’intérieur du frigo qui est dans la grange. C’est pour dire ! Heureusement, le plus proche voisin est à 800 mètres. Cà peut encore aller. Dans ces cas-là, je file doux, car je ne suis pas dans mon droit. La population pourrait se demander qui est mort dans la paroisse. Je me suis donc réservé le camembert pour les jours où je déjeune seul.
Comme je mange petitement, mon claquos a tout de même duré une dizaine de jours. Au bout de dix jours, un claquos qui pue déjà l’enfer au moment de son entame, devient carrément un immondice dont même les chiens poubelleurs se tiendraient à l’écart, eux qui pourtant adorent se rouler sur des charognes. Mais même aux chiens je l’aurais disputé, pas question de m’enlever mon camembert chapeluré calvados
Honnêtement… ? Très honnêtement… ? Un fromage affiné au calva est un pur délice. Mais avec la chapelure, c’est assez violent, je l’avoue.
Tout de même, au dernier jour, je commençais à fatiguer, moi aussi. Or il n’était pas question que je jetasse la dernière portion. Je l’eusse regretté toute ma vie. Simplement dit, pour se taper un tel camembert, il faut être en condition. Il ne convient pas de se l’attabler si l’on se sent une petite faiblesse dans le caractère. Ou encore si l’on ne dispose pas du vin qui sied pour le marier aux papilles. Cà non. D’ailleurs je le déconseille vivement aux buveurs d’eau. Après pareille infection, l’eau devient un poison violent.
On peut dire que le camembert, chapeluré calva, dépasse l’attentat à la pudeur. Ne présentez jamais à belle-maman un truc aussi putride sous peine de vous faire bannir pour dix ans tellement il renâcle. Vous courriez même le risque qu’elle vous reprenne sa fille pour mauvais traitements. Outrage aux bonnes mœurs. Les autres outrages, d’accord. Mais pas celui-là. Pas celui de transformer son frigo en morgue. Je pense – vous me direz si j’exagère – je pense que même un médecin légiste ne supporterait pas. Pourtant, hein…
Donc, j’attrape ma dernière portion de claquos chapeluré calva (il est dans une de ces boîtes spécialement conçues pour les camemberts qui coulent, et évitent qu’il se répande jusque sur l’étagère du bas, celle réservée aux légumes dans le frigo). Je considère sa chapelure qui part en lambeaux – au bout de dix jours, même la plus respectable des chapelures se met à ressembler à des croûtes de léproserie – lorsque j’avise les confitures. Oui je sais, on ne place jamais un fromage au frigo mais oh, j’ai du respect pour ma famille, je ne vais pas le laisser en plein air au risque de contaminer tous les miens, voire si çà se trouve les obliger à demander l’asile politique. J’avise donc les confitures. Tiens, me dis-je, qui sait… ? Et si j’essayais !
Ah mes aïeux, quel pied ! Mais quel pied intégral ! Le plus pourri des fromages pourris vous prend avec la confiture d’abricot faite maison un avant-goût de paradis. On entend claquer les voiles pudibonds des séraphins du bon dieu. Ah il me fallait bien là-dessus déboucher un Sauternes. Au moins.
Le prochain coup, je demande à la factrice de m’en ramener un encore plus fait et je le fais attendre un mois de plus. Quitte à l’emballer dans un caisson scellé au zinc.