Noeud
Comment çà, quel nœud… ! Le nœud qui nous noue, bien sûr. Ai-je l’habitude de dire des saletés, en ces lignes ? Ah que c’est mal me connaître. Je veux parler du nœud psychique. Du nœud de notre âme. Car notre âme est nouée. De notre nœud philosophique. Du nœud de Marx. Si ! Même Marx a un nœud. Pas facile à défaire. C’est un nœud qui se noue de ce que nous voulons et de ce que nous ne voulons pas. Impossible à défaire. En le dénouant, c’est notre âme qui se défait. Et il reste quoi ? L’animal.
Que voulons-nous ? Consommer. Un tant soit peu. On ne peut pas renoncer à tout, tout de même. Autant retourner dans les arbres.
Que ne voulons-nous pas ? Que ceux qui nous permettent de consommer s’enrichissent de trop. Dites-moi le contraire. Alors dans l’impossibilité de défaire ce nœud intime, on invente des concepts qui aident à supporter le licol. D’ailleurs le concept est souvent l’autre mot de l’excuse. On exploite l’exploitation. L’abus. Mais dites-moi : qui donc alimente l’exploitation ? L’abus ? Nous, qui voulons consommer. Parfois jusqu’à l’absurde. Qui ne consomme pas, parfois jusqu’à l’absurde, une connexion internet ? Et qui enrichissons-nous, à consommer ainsi, jusqu’à l’absurde. Et là, je prends le premier train qui me passe sous le nez, puisque je consomme aussi. Bêtement. Qu’ai-je besoin d’écrire mes sornettes ! Je n’en sais rien, mais je consomme. Et j’enrichis les fournisseurs. Et çà me met hors de moi. Tous ces petits ruisseaux, qui font les fleuves capitalistiques.
Je veux détruire le capitalisme, au mieux lui mettre des chaînes. Parce que vraiment, c’est abuser. Problème : c’est mon monde de consommateur, de satisfaction de mes désirs, que je vais alors détruire. Enchaîner. Pas forcément ? Si, forcément.
Oh attendez ! Je ne suis pas un défenseur du capitalisme. Il se débrouille fort bien sans moi. Je n’ai d’ailleurs pas grand-chose à défendre, si ce n’est les conditions de ma dignité. Qui passe avant même mon bien-être. Et les conditions de ma dignité exigent que je voie clair. Le plus clair possible. Non pas pour jouer les redresseurs de torts : des torts, le matin en ouvrant l’œil, je sais que je flotte sur un océan de torts. C’est la première conscience que j’ai du monde quand je m’éveille. Et je puis vivre avec. Mais l’idée avec laquelle je ne puisse vivre, absolument, c’est celle de ne pas consommer. Un tant soit peu. Mon nécessaire. Et un peu de superflu pour me consoler d’être inconsolable. Et un peu beaucoup de superflu pour avoir l’impression d’exister.
Il se trouve alors des petits malins pour anticiper mon désir d’exister, m’en donner les moyens, les mettre à ma portée. Et qui ce faisant, remplissent leur bas de laine. Les fumiers. Ils s’enrichissent de mes désirs. « Désirs d’avenir », qu’ils me disent. Ayez des désirs. Si je pouvais leur couper la tête, à tous ces salopards. Oui mais alors, je resterais seul, avec mes désirs inassouvis. Surtout maintenant, que j’y ai goûté. Que je connais mes désirs. Qui vont croissant, comme ceux que j’achète de bon matin. Mon désir de croissants accroit ma croix. Car il faut la porter, la croix de ses désirs : elle pèse autant que ma détestation des riches enrichis de mes désirs (de riche).
Bon, après mon croissant de riche, je commence ma journée par une bonne manif anti-riches. C’est décidé. Ne suis-je pas comique ? C’est du grand guignol.
De fait, je me débats dans l’aporie des apories. L’aporie de l’humanité. Universelle. Ah si quelque chose est bien universel, c’est cette aporie-là : je veux mais ne veux point. Insoluble, vous dis-je. Alors… ?
Comme il faut surtout éviter le dégoût de soi – c'est facile, il existe tant de choses dignes de dégoût que l’on s’en épargne soi-même – on va détester les autres – certains autres, surtout ceux qui me tiennent par le nœud – et inventer à qui mieux mieux des tas de théories échappatoires, des concepts-excuses fumeux, et plus ils sont fumants, mieux c’est, mieux je me la joue fumigène. L’exploitation honteuse, le sang des travailleurs… allez-y, y a de la place, on ne remplira jamais tout.
Et le plus fort, c’est qu’il est impossible qu’il en aille autrement : c’est un nœud vous dis-je, le nœud philosophique de l’âme humaine. Et jamais nœud ne fut plus indénouable. Les nœuds de l’amour, à côté, c’est de la rigolade.
Même moi, qui suis un dégourdi, je n’ai jamais pu défaire ce noeud et n’en suis pas à la veille. Alors… ? J’évite de jouer avec les nœuds. Cà énerve pour rien. Tout ce qu’on y gagne, c’est de se retrouver ligoté. A en étouffer. Entre ce que l’on veut et ne veut pas.