Absence
Il s'appelait N'Guyen Tran quelque chose, je l'appelais Tony. Il était d'une superbe intelligence, sérieux, appliqué, comme la plupart de ceux de sa race. Je sais, les races n'existent pas, mais il faut bien nommer les choses. Il était le premier en quasiment tout, de la promotion de l'Ecole Normale. Et en ce temps-là, le classement, c'était du sérieux. Il montrait une superbe intelligence, disais-je, intelligence scolaire il va sans dire à cet âge, et il eût fallu pour que j'en appréciasse l'étendue réelle, que nous nous fréquentassions sur le long terme. Ce qui ne se fit pas.
La promotion se divisait en trois : un petit noyau, quatre ou cinq, de racistes primaires, jaloux et qui l'insultaient régulièrement : « Chinetoque » lui crachaient-ils régulièrement. Ce qui montrait que leurs notions de géographie étaient plus que sommaires. Ils ne supportaient pas qu'il fût premier, meilleur en tout, et qu'il aggravât son cas en étant Vietnamien. Cette double particularité, c'était vraiment trop pour eux. Un très gros tiers d'indifférents faisaient la sourde oreille à ce zinzin, et ma foi, ils étaient là pour bosser, pas pour en découdre ou jouer les justiciers, et on les comprend. Il y avait enfin un autre petit noyau, quatre ou cinq encore, pour qui il était un ami. J'étais de ce noyau-là.
On pourrait croire que les insultes qu'il essuyait tournaient aussitôt à la torgnole, surtout que je n'y rechignais pas, j'avais la baston joyeuse. Mais non. Sous l'injure, il avait une façon à lui de tourner le visage vers un ailleurs que lui seul devait voir, sans provocation ni servilité. De sorte que, le sachant intelligent, je réglais pour ma part ma conduite sur la sienne, il avait l'habitude. C'est de lui que j'appris à éviter les conflits qui ne me convenaient pas. Précieuse leçon pratique pour la vie. Et tout se passa bien, dans la promo, toujours. A mon presque regret.
Puis la fin des études nous sépara, avec la légèreté que met la jeunesse à se quitter...
Vingt ans plus tard, je reçus une invitation au repas d'anniversaire de la promotion sans jamais avoir revu personne. Je n'en étais plus vraiment, de l'enseignement, puisque j'avais bifurqué vers les affaires, mais je vins au repas pour renouer un moment avec les bons amis, prendre de leurs nouvelles.
Aussitôt je m'enquis de lui. Non, il n'était pas là. Il était proviseur du lycée d'Oran. Cà alors ! Ma ville natale. Cà alors...! Lui. Oran.
Disons tout de suite que je ne reconnus pas la plupart de mes copains. On avait moins de vingt ans. Et tout à coup quarante. Le choc du passé. Curieusement, je reconnus parfaitement le noyau des anciens racistes, jaloux, et qui l'insultaient assez régulièrement.
Une sorte de jubilation m'envahit. J'étais désolé que Tony ne fût pas là, j'aurais vraiment aimé le revoir, bien sûr. Mais son absence me réjouissait secrètement. Les jaloux, eux, étaient là, bien là, comme inévitables, comme ceux dont on ne pourrait jamais se défaire. Je les voyais, là, instits de base, et lui...proviseur.
« J'apprends que Tony est Proviseur ?... » provoquai-je, débile cheveu sur le steack, mettant le plus grand P majuscule possible à mon Proviseur. Nul ne jugea utile de commenter, je parie même qu'ils n'entendirent pas ce que je disais. D'ailleurs la plupart me snobaient aussi, je n'étais plus des leurs, petit monde auto-suffisant.
Je le voyais, moi, Tony... Il avait reçu l'invitation, sur son bureau de proviseur. A Oran. Poubelle, les jaloux. Que serait-il venu faire, chercher, ici, parmi ces andouilles...? Il aurait pu... venir jouir de son succès, de sa réussite universitaire. Le meilleur il avait été, le meilleur il restait. Jusqu'au bout. Même dans le mépris, il était grand.
Je ne demandai pas son adresse. Tant pis. Ainsi en avait-il jugé. Tony ne désirait revoir personne. Je crois que son absence me fit encore plus plaisir que ne m'en eussent procuré des retrouvailles. Il avait toujours vingt ans, dans mon esprit. Je ne dirais pas que son ombre ait plané sur ce repas d'anniversaire. Nul ne fit mention de lui, hormis l'organisateur qui m'en donna des nouvelles. Mais je me mis à me balader, de table en table, saluant ici, tapant cinq par là, avec ses yeux à lui. L'ombre de Tony, c'était moi. J'étais proviseur du lycée d'Oran, et passais en revue mes anciens condisciples, rendant à chacun l'hommage qui lui revenait. C'est ta revanche, Tony. Tony N'Guyen. J'étais surtout venu pour toi. Je considère pour toi cette minable assemblée
T'as bien fait Tony, ta place n'était pas ici. Où que tu sois, je te salue.