fayots
Je fonde les plus grands espoirs sur les cellules souches obtenues à partir de cellules de l'épiderme humain. Voilà, c'est sur les rails. Plus besoin de désosser des embryons surnuméraires issus de FIV (fécondation in vitro). C'est vrai, çà avait quelque chose d'obscène, cette histoire. Considérer l'organe féminin comme matière première, ressource géologique et minière, il y en a qui ne reculent devant aucune perversion. Mais bon, c'est réglé, on peut désormais tout faire avec une cellule souche de l'épiderme. Et l'épiderme, c'est pas ce qui manque, sans aller farfouiller dans l'intimité enfin passons. Oui, parce que, on en est au tout début, et çà va aller très vite. Rappelons-nous, l'époque du 22 à Asnières. Ce n'est pas tellement vieux qu'on ne puisse... Si ? C'est vieux...? Ah bon, merci pour moi, alors, qui l'ai connu. Mais si on avait dit, à l'époque du 22 à Asnières - qui n'est pas si vieille, je le maintiens : tu sais, bientôt, tu pourras sortir un petit boîtier de ta poche, et parler du fin fond du bush australien à n'importe qui sur le globe, et même prendre une photo de l'endroit où tu te trouves et la lui envoyer, tout çà pour 2 francs six sous, on se serait entendu répondre : mais oui, rendors-toi, c'était un bien joli rêve.
Alors ce qui me fait un peu marrer c'est que le dernier cri d'aujourd'hui, c'est le 22 à Asnières de demain. Mais bon. Tout ira très vite, donc. On pourra soigner n'importe quelle maladie ou malformation jusqu'à l'âge de 120 ans. Parce qu'après 120 ans, stop. Il faut bien mettre une limite aux caprices sinon on va s'entasser sur le globe par couches successives. Z'avez pas vu mon quinquaïeul ? Si , il doit être au fond, dans la couche à déblayer...
Alors une fois que toutes les maladies et malformations seront anéanties avec un cocktail de cellules souches de l'épiderme, réparées par injection de gènes via des rétrovirus à prendre par voie anale un supo au milieu du repas, il faudra bien continuer à faire de la thune avec les applications et retombées commerciales. Déjà, j'ai vu des types se faire greffer une girouette sur la tête. Si si. Alors même que la technologie de greffe de girouette n'était pas vraiment au point. C'est dire si la course à l'originalité ne connaît pas de trêve. Et que l'originalité devient banale en deux heures par la démocratisation. Les thuriféraires de la démocratie sont des adeptes de la banalité.
Je vois illico un premier avantage qui va statuer sur la question de la pigmentation et mettre au placard aussi bien les racistes que les antiracistes de chenil qui vont du coup s'ennuyer ferme. Vous pensez bien qu'avec une technologie de cellules souches de l'épiderme injectées rétrovirus, la question de la mélanine ne va pas nous taquiner longtemps : Hop, un supo - l'injection je veux bien mais pas pour moi - et dans la semaine qui suit, on tourne soudanais du plus bel ébène. Quant au gabonais, hop un supo et il se fait un look irlandais natif de Klonmacnoise. Voilà. La question est résolue, ne me remerciez pas, on ne va pas y passer la journée. Pas plus difficile. On pourra même se faire le haut blanc et le bas noir. Quoi, pourquoi pas l'inverse...! Bien sûr, l'inverse aussi, et le tout réversible. Pardon...? Le corps blanc et la bite noire...? Pourquoi pas, si c'est ton fantasme...Il est con çui-là.
C'est pour le reste que çà va devenir rigolo. On va très vite trouver chez Leclaire des pastilles de cellules souches d'épiderme rétrovirées Zinedine Zidane modifié Adriana Karembeu, ou W. Bush modifié Angela Merkel en solde. Alors là, ce n'est pas le choix qui va manquer : Ah ben dis donc que la semaine prochaine je me vois bien arborer un minois Toyota modifié super Nanny avec une queue de paon véritable en guise de crinière. Oui parce que poil ou plume, pour les cellules souches d'épiderme rétroviré, c'est que dalle, trois fois rien, juste une question de kératine. Le haut-le-corps de la nana devant son miroir le matin qui ne se souvient pas avoir fait la veille un morphing Sylvester Stallone. Hé bonjour Kad Mérad, tu ne me reconnais pas ? Je suis Desperate housewives ! Ben non...de toute façon moi c'est Grishka Bogdanov.
Parce qu'on ne va pas se reconnaître, avec les bienfaits des épidermes de cellules souches rétrovirées. Quoi je délire ! Et le 22 à Asnières, c'est du délire peut-être ?
La chirurgie esthétique a du mouron à se faire. C'est une branche déjà morte de la biotechnologie. Les nibards de Lara Croft, c'est demain, et pour tous, avec juste une modification cellulaire. Pour tous bien sûr, même les mecs, puisqu'on choisira son sexe selon son humeur...
On sera tellement gavés de bienfaits qu'on regrettera le bon temps où on en était encore aux fantasmes. Ah il va falloir un caractère bien trempé pour résister à la facilité. Parce qu'un fantasme réalisé, c'est un plaisir foutu.
Tenez, parlons de mon fantasme, à moi. Mon fantasme, des années durant, a consisté à désirer manger des fayots à la louche. Il m'a longtemps poursuivi. Je me souviens même du jour où il a pris naissance : c'est après avoir vu un film, "La horde sauvage" je crois bien, où Terence Hill faisait chauffer des fayots dans la chaudière de la locomotive et les mangeait avec une sorte de louche en bois. Ah, ces fayots de western ! Je crois que j'en ai rêvé la nuit. Une vraie fixette. De plus, ce fantasme était tellement con que jamais je ne m'en serais ouvert à personne, et que je serais probablement mort sans l'avoir jamais réalisé, même en cachette, étant donné que je suis infoutu de faire cuire des fayots : c'est le résultat de toute un vie de bannissement de la cuisine par mon épouse. Même un café, je n'ai pas le droit de me le faire chauffer : "Tu n'as qu'à demander". Si, j'ai le droit de faire une chose : les confitures. Et savez-vous pourquoi j'ai le droit de faire des confitures ? Parce qu'un jour j'ai dit : "Je mangerais bien de la confiture de chasselas. - Tu parles, c'est plein de pépins ! - Et alors, il suffit de les enlever, un à un ! -Oui hé ben, t'as qu'à le faire ! (dit comme çà, sachant bien que je ne ferais jamais une chose pareille).
Vous pensez si j'ai sauté sur l'occasion ! J'ai passé la journée entière à épépiner des grains de chasselas. Que j'en avais mal partout, à force de ne pas bouger. Et j'ai donc pu exiger, dans la foulée et par la légitimité du travail à achever, de faire la première confiture de ma vie. On l'a tellement trouvée bonne, dans l'entourage, que depuis j'ai acquis le grade de maître-confiturier. C'est devenu mon privilège inaliénable. Avec les fromages. (Oui je fais aussi des fromages mais dans ma cuisine à moi, l'ancienne buanderie, et c'est une autre aventure !) Je fais donc toutes sortes de confitures, mais des fayots, je n'ai pas le droit. Voilà.
Or donc un jour, invité chez ma belle-maman qui confectionne dans la bonne tradition l'agneau pascal accompagné de haricots blancs, me prend l'idée soudaine de confesser le grand fantasme de ma vie : manger des fayots à la louche. J'ai eu la nette impression d'être pris en pitié. Sans doute s'attendait-on à quelque invention plus...ben je sais pas moi, plus sexuelle peut-être, disons carrément plus porno mais moi le porno çà me met plutôt mal à l'aise qu'autre chose. Ce n'est pas dans cette activité publique que je vois les femmes quoi. Cà devrait se cantonner au déduit. Enfin bref, je crois bien que je suis passé pour un gros benêt, avec mes fayots.
Sauf que l'année suivante, pour le repas pascal, ma belle-soeur s'amène avec un plat de fayots, une louche dedans et me le pose devant, rien que pour moi. Ah la vache ! Un vrai fantasme, un vrai de vrai, là devant moi. Le choc ! Je ne sais pas si vous vous êtes un jour trouvé à l'instant crucial de réaliser un vieux fantasme : çà tient de l'étourdissement onirique, du cadeau de Noël, de la réalité dépassant la fiction, le tout ramassé en quelques secondes. Allais-je sauter le pas ? Me saisir de la louche ? Je sentis avec netteté à cet instant qu'il y aurait un avant, et un après, les fayots à la louche...
Oui ! Je saisis la louche. Mais alors, je puis dire aujourd'hui que pour manger des fayots à la louche, il faut avoir une sacrée grande gueule. Jamais je n'aurais pensé que Terence Hill eût une aussi grande gueule. Ce devait être un drôle de gaillard, en plus de ses revolvers. Ou alors ma louche à moi était d'une pointure au-dessus. Toujours est-il que j'enfournai comme lui mes fayots à la louche et çà débordait aux commissures.
Hé bien voici : je n'ai plus envie de manger des fayots à la louche. Terminé, fini, avec mon fantasme. Et j'en suis triste : mon rêve s'est brisé en se faisant matériel. Car la réalité est toujours en-deçà du rêve formidable.
Alors tous ces fantasmes que nous allons réaliser sans coup férir avec les cellules souches de l'épiderme recombinées par injection de gènes via les rétrovirus, il me semble que çà va nous rendre définitivement tristes du deuil de l'impossible. Le monde à l'envers. Regretter ce qui ne se réalise pas n'est pas un regret de même nature que regretter qu'il n'existe plus rien d'irréalisable. Enfin bon, dit comme çà, c'est pour une tronche de philosophe. Moi ce que je veux dire, c'est que lorsque tout est faisable, que rien ne manque, ce qui manque encore c'est le manque. Le manque du manque en quelque sorte.
Voilà. Manger des fayots à la louche me faisait rêver, fantocher, aujourd'hui j'ai le regret de ne plus en rêver. Il est bien d'autres fantasmes à cultiver, c'est certain, mais lorsque les cellules souches nous auront mené au dernier des fantasmes, espérons que nous aurons d'autres manques à combler sinon... quelle angoisse.