Joachin

Publié le par zorba




Le travail, le travail physique, c'est ce qui nous lave de nos péchés. Lorsque vous rentrez d'une longue journée de labeur, les os endoloris, vous n'avez plus envie d'emmerder personne. Voilà. Papi Joachin était de cette race-là. C'était un type sans péché. Sans doute pour çà qu'il avait demandé à être inhumé sans cérémonie religieuse. Alors bien sûr, une cérémonie civile, c'est expéditif. Cà ne vous laisse pas le temps de vous habituer. Cà fait un peu bâclé. Un enterrement de chien, presque. Sans discours ni trompettes. Bon, on ne pouvait pas non plus lui faire des funérailles nationales quoi. Il avait juste été un petit maçon, réfugié de la guerre civile, en 36. Mais moi, la cérémonie, je la lui fais régulièrement, dans ma tête. Tout le monde l'aimait bien, papi Joachin. Mais moi, plus. Et pourtant ce n'était pas le mien, de grand-père. Grand-père seulement par alliance quoi. Rentrés de la mise en terre, chacun fut invité à choisir un objet qui lui avait appartenu. Comme souvenir. Il n'en manquait pas des objets... Chacun fut donc servi selon son souhait, et il en restait encore, pas d'inquiétude. Et toi, me dit son fils, tu as pris quelque chose ? - Non, ce que je voudrais moi, c'est sa truelle. Regard en biais. Avec tout ce qu'il y avait à se partager ! Encore un original. Enfin...! -Ben tu sais, je sais pas où elle est passée sa truelle, hein, il s'en servait plus depuis au moins quatre ou cinq ans. Tu veux pas autre chose...? - Ben, ch'ais pas moi, il reste pas une montre ? - Si, mais elle marche plus... - Et alors, raison de plus, elle aussi elle... Bon, mieux vaut que je me la ferme. Dans la famille, on n'est pas trop dans le symbole. Un truc qui ne marche plus, c'est un truc idiot. Je suis bien d'accord cela dit. Mais quand même, comme tous les trucs idiots, on les oublie aussitôt, j'insiste auprès de son fils : si jamais tu la retrouves, en faisant du nettoyage ou je sais pas moi... - Si je retrouve quoi... - Sa truelle... Nouveau regard de biais. Mais cette fois, je crois qu'il va s'en souvenir : peut-être pas de la truelle, mais de mon idée fixe sur la truelle. C'est comme çà avec les gens : quand ils ne comprennent pas, le mieux c'est de se faire passer pour radoteux. Ils se souviennent très bien du radotage. De la fixette. Parce que la truelle de papi Joachin, si on veut aller par là, je m'en fous, j'ai déjà la mienne. Elle ne représente pas non plus la quintessence du bonhomme. J'aurais aussi bien pu demander sa massette, ou son fil à plomb, et en fait n'importe quel machin de ce genre aurait fait mon affaire. Mais bon, je suis con aussi, la truelle c'est le premier truc qui me soit venu à l'esprit. Inutile dès lors de compliquer les choses : Mais c'est quoi que tu veux à la fin, sa truelle ou son fil à plomb...? C'est pas pour raconter la vie de papi Joachin que je suis là, hein, mettons-nous bien d'accord. Mais voilà, il se trouve qu'au hasard de quelques jours de vacances, j'ai bâti une murette en pierre avec lui, autrefois. Enfin, "IL" a bâti... Mais pas une murette de bricoleur attention. Une murette de chef. Même une murette de jardin, on voit si c'est une murette de chef ou une murette de bricoleur. Et moi je faisais son manoeuvre. J'avais alors bien bifurqué vers un autre boulot mais je gardais la main, en toute occasion, parce que j'aimais çà. Et là, lui papi Joachin, soixante cinq ans bien sonnés, il était mon chef d'équipe. Je lui confectionnais le mortier, lui approchais les pierres, tout à portée de main. Que le chef n'aille pas perdre de temps. Voilà une bonne équipe. Et une bonne équipe, c'est aussi un bon casse-croûte de 9 h. Boîte de sardines à l'huile, oignon, kilo de rouge... A sa mode à lui quoi, ce qu'il aimait. Et moi donc. Un coup, il était même allé dans la vigne se ramasser quelques escargots, on avait allumé un petit feu, il avait sorti de sa poche une bonne pincée de sel dans un bout de papier journal (préméditation), et on avait fait chanter les escargots... Et il se tenait aussi bien à table qu'au boulot. Dès que le vin chauffait, il entonnait les chansons paillardes de son temps, plié de rire comme s'il les entendait pour la première fois. Et chacun d'accompagner son "tapame" en tapant des mains. Et sa femme, la Sébastiana, qui avait perdu tout humour depuis les bombes de la guerre, lui disant : Tais-toi, imbécile. Ce qui avait le don de redoubler son hilarité ! Le parc du petit dernier - sa descendance - se trouvait à l'ombre du marronier, et il lui prit l'envie d'aller lui faire un petit guili-guili. Mais penché sur le parc, sa tête soudain devint plus lourde, l'entraîna et il bascula dedans. Il eut la présence d'esprit de rouler sur le côté, afin de ne pas écraser le bambin, et restait là, empêtré les pattes en l'air, incapable de se relever, le rire lui ôtant toutes ses forces. Il se trouva vite quelqu'un pour aller lui chercher un biberon bien sûr. Et toute la tablée de se précipiter sur les appareils photo. "Sors de là imbécile". C'était la Sébastiana dans son meilleur rôle. Un autre se proposa d'aller chercher le palan, avec les sangles. Un autre le tracteur, et son relevage. Il fallut tout de même enlever le môme, qui regardait étonné tout son monde et en avait perdu sa sucette. Je ne lui ai jamais connu d'ennemi, à papi Joachin. Enfin si, Franco bien sûr, dame, quand on a été républicain pendant la guerre civile. Mais je ne lui ai pas non plus connu d'amis. Peut-être avait-il appris aussi à se méfier de la trahison. Et il était communiste. Mais de coeur. Pour le reste il ne savait rien. Pas le genre dialectique. Il rêvait que le monde soit plus juste en sachant qu'il ne le serait jamais. De toute façon, lui et la Sébastiana avaient développé un sabir que nul ne pouvait comprendre : ici c'était normal, mais en Espagne non plus, on ne les comprenait pas. Ah si, il affectionnait deux vers qui le faisaient hurler de rire et dont il ignorait jusqu'au nom de l'auteur. Cà donnait un truc dans ce genre : "Ch'était oun echpagnol dé l'arrrmée en dérrrrouta, Qui ché trainait changlant sour lé bord dé la rrrrouta". Voilà. Et moi, j'avais bien envie d'avoir sa truelle, à papi Joachim. Fétichiste ? Oui c'est çà, mon oeil... Seulement un jour, son fils m'appelle : je l'ai retrouvée. Ah non, elle n'était pas jetée n'importe où. Au contraire. Bien rangée, dans la caisse à outils, avec tout le reste, et graissée, enveloppée d'un chiffon, comme s'il avait su qu'il ne s'en servirait plus. Finalement, j'avais eu du nez, en demandant sa truelle. Joachin avait jugé convenable de lui faire ses adieux. Sans rien en dire à personne, bien sûr. Mais pourquoi ce besoin définitif de ranger ses outils...? Pour que quelqu'un les retrouve en état ? En fasse usage ? Oui mais qui ? Son fils ? Sûrement pas, il était artisan ébéniste. Et ne manifestait de goût que pour le bois. Pas moi, non plus, pourquoi moi, qui ne lui étais pas grand chose, sinon un hasard de la vie. Encore que, toujours par hasard, j'en avais le goût, de ce genre d'outils. Une chose est sûre, s'ils m'avaient été destinés, il me les aurait remis de son vivant, c'est ce qu'on fait d'habitude. Sauf que c'est un peu ridicule, des outils sans valeur. Une curiosité, c'est tout. Des trucs qu'on n'utilise plus vraiment : une boucharde, des burins de toutes sortes, des marteaux à tête ronde, un chemin de fer, un fer à nez de marches, un fer à joints, un marteau arrache-clous, des pinces à armatures, du cordeau traceur, oh là là, de quoi partir au boulot sans rien avoir à acheter... Et le tout parfaitement tenu. Une caisse d'au moins trente kilos. Il était tout là, Joachin. Enfin, lui dans une caisse, ses outils dans l'autre. Endimanchés. Comme pour dire : voilà, c'est fini. Joachin avait procédé, j'en avais la preuve là, sous les yeux, à une véritable cérémonie d'adieu à ses outils. Tout était là, enveloppé de chiffons contre la rouille. Mais pour qui, bon dieu ! Cela avait-il un sens ! Probablement pas. Joachin n'était sûrement pas un type à idées très longues, genre j'enveloppe mes outils pour la postérité, pour qu'on sache que j'étais un bon maçon ni rien de tout çà. Moi il me semble qu'il avait juste du respect pour ses outils, rien de plus. Une idée de la dignité, peut-être. Il se respectait lui-même, en agissant ainsi, et sans même le savoir, évidemment. Un réflexe. On ne prend pas autant de soin, de façon délibérée, pour quelques outils sans valeur. Et dont personne, pour la plupart, ne se sert plus. Pas une mise en scène non plus : il avait fallu presque deux ans, pour mettre la main dessus. Juste rangés dans un coin, où ils gênaient si peu que seul un grand nettoyage avait pu les retrouver. Pour moi, c'était un geste machinal, voilà, on range ses outils de façon définitive, pense-t-on, et alors on laisse tout propre, bien rangé, comme on laisse sa vie, propre et bien rangée. Sans histoire. On ne laisse rien à la charge d'autrui, aux bons soins de qui passe derrière. C'est tout ce qu'il avait en tête, Joachin. Rien de plus. Et finalement, je l'avais peut-être senti, en réclamant sa truelle. C'était moi, son héritier. C'est peut-être pour çà que je l'avais bien aimé, Joachin. Sans savoir, bien sûr, que je récupèrerais son dernier geste responsable. Cà voulait dire : voilà, j'ai fait ce que j'avais à faire, et bien fait. Au-delà, c'est plus de mon ressort. Moi, je m'arrête là. C'est ce qu'il avait pensé, dans son baragouinage. Et moi je pensais sur ses traces. Comme quoi, on dit que tout se perd. Pas sûr, çà. Ah çà non, je ne suis pas communiste, comme lui, mais si je le devine si bien, Joachin, c'est qu'on a le même sentiment des choses. J'aurais pu avoir un choix plus malheureux
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C
Très belle histoire.
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