Le puits - suite IV
Nous voici donc rendus au niveau -6 mètres. Niveau de référence : la surface du sol bien entendu. Pas le niveau de la mer. Je rappelle que j'habite en haut d'une colline. Il s'agit donc d'un puits collinaire, pour comprendre le fin mot de l'histoire. Eté caniculaire, je rencontre donc un peu de fraîcheur au fond du trou. Mais la fraîcheur devient vite un peu humide, ce qui est bon signe pour qui cherche de l'eau. Et le fait est que par mon agitation, la fraîcheur ne dure pas : il règne au bout d'un moment au fond du trou un climat équatorial. Mais j'ai décidé de ne pas me laisser décourager et lorsque Zorba prend une décision, même les soixante douze vierges du paradis en string ne sauraient le détourner de son but. D'abord j'ai fait voeu de chasteté pour la raison que vous allez découvrir.
Donc je commence à défoncer et pelleter une terre assez banale, largement truffée des objets les plus hétéroclites, notamment les éternels tessons et débris de poteries, mais j'observe toutefois que cette terre devient noirâtre et qu'elle commence à dégager une singulière pestilence. Comme je n'ai pas d'ennuis gastriques et que je n'abuse pas des fayots à la louche, je me dis que quelque chose doit fermenter. J'allume mon briquet, la flamme ne s'éteint pas. Bon, c'est déjà çà. Rien n'explose non plus d'ailleurs. Et plus je descends (je suis à sept mètres maintenant) plus la terre noircit, devient huileuse, mais d'une huile comme émulsionnée d'avoir été longtemps mélangée à l'eau et à la fange. Je branche alors une lampe car il commence à faire sombre dès que le soleil n'est plus au zénith. De manier et d'extraire tous ces matériaux, je suis carrément noir dégueulasse et même la douche que je m'octroie régulièrement a du mal à me débarrasser de cette substance pégueuse. Je sais, vous commencez à deviner. Moi aussi. Parvenu à huit mètres de profondeur, je patauge dans l'eau. Mais alors quelle eau ! Oh bonté divine qu'est-ce qu'elle pue ! Une eau noire comme elle doit couler dans les rivières de l'enfer. S'il se trouve des rivières en enfer. Hé oui, c'est bien çà ! Vous avez deviné : le fils de pute a balancé ses huiles de vidange dans le puits. Il a dû y vidanger tous ses tracteurs et ses bagnoles l'enfoiré, au moins cinquante litres à l'estime, qui ont macéré là, imprégné les parois et tout ce qu'elles ont baigné. Peut-être même contaminé les filons d'eau qui alimenteraient le puits, si çà se trouve. Bientôt, même mes bottes se remplissent de ce jus fétide, mais je les garde aux pieds pour me protéger des tessons et des objets cisaillants. Lorsque j'en aurai fini, j'aurai gagné une paire de bottes neuves, au moins.
Bon, j'ai compris. Je suis en train de remonter en surface une pollution qui aurait dû rester enfouie. Ni une ni deux : je creuse à quelque distance, et pour ne pas empuantir les alentours, une excavation dans la terre que je tapisse de plastique noir bien étanche. J'y déverse mes saloperies et avec la chaleur qu'il fait, l'évaporation aidant, tout çà va se solidifier, et j'aviserai alors sur ce que je dois en faire. En tous cas, je neutraliserai.
Bon, vous me suivez ? On redescend. Ah non ? Vous préférez rester la-haut ? D'accord, je rigolais... Bientôt, j'ai les roubignolles qui baignent. Eh oui, qu'est-ce que vous croyez ! Si on m'avait dit qu'un jour j'aurais la bite baignant dans l'huile de vidange, j'aurais de suite changé de métier. Mais c'est bien ma faute. J'aurais pu l'éviter. En réfléchissant un peu. Mais je vous dirai çà plus loin. Oui je sais, les conseilleurs hein... Après coup ils sont très forts, là, bien installés devant leur écran. En même temps, excusez-moi je n'ai pas réuni mon staff pour réfléchir aux situations de crise ! Attendez, on va se marrer : je vais dire à ma femme de me la nettoyer. La bite bien sûr. Non allez, quand même... je préfère me la nettoyer moi-même. Au tampon Gex s'il le faut. A la paille de fer. A la lime à ongles. Au décapant industriel. Le chalumeau non. C'est exclu. Quelque chose me dit.
Bon ben c'est pas tout çà. Faut revenir au chagrin. Je vais l'avoir mon putain de puits. Et jusqu'au fond ! J'ai l'eau, donc le fond n'est pas loin. Hardi petit, pense à la patrie. Quant au bâtard enfant de salaud et fils de pute borgne qui a fait çà, il doit être mort depuis longtemps. Bien fait. J'espère qu'il a souffert.
J'aurais trouvé une bombe, là d'accord, j'appelais les services de déminage. Quant à leur expliquer pourquoi je débouchais ce puits, alors là... J'aurais trouvé un cadavre en décomposition...non c'est pas possible. Il n'en serait resté que des ossements. Noircis. Mais là, une marée noire, voilà ce que je trouve. Hé bien j'aurais préféré les options précédentes. Encore qu'une bombe, si j'avais tapé le percuteur à la pioche ! Je n'avais plus besoin de me les nettoyer, je partais comme une fusée. (J'aime me faire peur). Enfin, heureusement que je ne suis pas un albatros. Mais je sors dans le même état : un Zorbatroce.
Oh mince, c'est déjà l'heure ! On cause, on cause... Bon, je vais me blanchir les affaires et je vous continue çà demain. A ben oui, va falloir vous y faire ! Dorénavant, jusqu'au fin fond, c'est çà : dans l'huile de vidange. Maintenant vous pouvez pleurer.