Le puits - suite et fin.
Dans ma petite tête de blaireau, j'imaginais qu'un puits était toujours alimenté par une nappe. Ou un ruisseau souterrain. Eh bien il n'en est pas toujours ainsi, surtout dans le cas d'un puits collinaire. Et lorsque j'eus de l'eau jusqu'à la ceinture, je m'avisai tout de même qu'il fallait tenter de l'extraire pour poursuivre mes travaux avec plus de commodité, autrement qu'en apnée. Bien m'en prit : en effet, mon puits donne très peu. J'ai mesuré son débit : 100 à 120 litres par jour, soit 5 litres à l'heure. Il suffisait donc de le vider de sa flotte pour avoir largement le temps de bosser. Et c'est ainsi que je suis parvenu au fond, à -9,20 mètres très exactement, que j'ai pu nettoyer ses parois au jet sous pression, et le vider jusqu'au dernier gobelet de camping. Non non, n'applaudissez pas, songez plutôt que 5 litres d'eau par heure, c'était le bonheur en un temps pas si reculé que cela. 5 litres ! Vous rendez-vous compte ? Lorsqu'il nous en faut deux ou trois cents par jour, pour les plus raisonnables d'entre nous. C'est ainsi que dans mon puits, l'eau s'accumule par suintement. C'est la roche qui l'exhale, comme une transpiration. C'est à dire qu'une fois vidé du mètre cube qu'il contient, il faut huit jours pour que la réserve se reconstitue. Il donne trois fois rien, ce puits. Un trois fois rien suffisant pour que des générations en aient vécu.
Les trois premiers mètres du puits furent bâtis de briques pleines, pour maintenir un sol friable, et les six derniers mètres creusés dans une roche sableuse, une sorte de grès compact et de bonne tenue. Imaginez, si je le connais par coeur !
Aujourd'hui le puits est équipé d'une pompe qui me tire mes 100 litres jour, et qui arrose en goutte à goutte par gravité un petit massif d'à peine dix mètres carrés. Mais je m'en fous. J'ai rendu justice à celui qui l'a creusé, ce puits. C'est très symbolique tout çà. Heureusement j'arrose mon jardin avec les eaux de pluie récupérées de toutes les toitures. Je fréquente même d'autres puits beaucoup plus généreux (On fait appel à moi. Vous pensez, maintenant que je suis dans un puits comme qui dirait chez moi !)
Ben oui ! C'est fini ! Enfin, pas tout à fait. Je ne vais pas vous lâcher dans la nature comme çà !
Le dernier jour, décidé à en finir avant que l'eau ne reprenne ses droits, j'ai travaillé tard et la nuit m'a surpris au fond. Levant les yeux pour une ultime remontée, j'ai vu, tout là-haut, un cercle parfait allumé d'étoiles. Comme si je tenais le ciel au bout d'une longue-vue. J'éteignis ma lampe. Je fus alors saisi d'un sentiment de paix éternelle. Seul au monde, au fond du trou, prisonnier de la Terre, et le ciel à l'autre bout. Je m'adossai à la paroi suintante du puits pour profiter du spectacle et de ce moment d'étrange solitude. Un moment que je ne devais qu'à moi seul. A mon entêtement. Personne ne pourrait me le voler. Cet instant était à moi, impartageable, et le monde ne comptait plus. Je n'entendais plus le bruit du monde. Ni sa fureur ni sa haine. Je pouvais m'isoler du courroux du monde par la simple vertu d'un trou qui se remplissait d'eau peu à peu. Mes pensées se vidaient de leur contenu artificiel et je me fichais bien du monde. Il n'avait qu'à se mettre dans un trou lui aussi, çà lui éviterait de nourrir ses conflits. Qu'il aille se faire foutre, le monde, moi j'étais en paix. Avec moi-même et avec tous. Je ne regrettais pas mes efforts pour seulement 5 litres d'eau par heure. Ils étaient déjà oubliés les efforts, pourtant je vous le dis, hisser des pierres de plus de 150 kg çà vous use le bonhomme. Mais à ce moment-là, que je n'avais même pas cherché, c'était le cadeau du ciel qui me tombait dessus au fond d'un trou. La récompense vraie, chacun son truc pour être heureux. Je puis dire au philosophe : le bonheur est au fond du puits. Ah oui, sans conteste. Le bonheur c'est ce qu'on ne recherche pas. C'est toujours inattendu, à quoi bon le penser. Le bonheur il faut même savoir s'en priver parfois. Lorsque j'ai rebâti la margelle du puits, avec ses pierres d'origine, j'aurais pu redescendre, la nuit... Mais non, c'était fini. Le bonheur habitait là, dans ma tête. Il me suffisait de le revivre. A volonté. J'en ai un peu bavé mais c'est oublié : il me reste un cercle parfait de ciel étoilé, un sentiment de paix universelle qui n'est qu'en moi. Le monde veut des conflits ? Qu'il y aille. Moi la paix, je sais ce que c'est. La paix il faut la vivre, pas en parler. Pas la hurler dans la rue. Ce n'est pas la paix çà, c'est encore la guerre. La paix n'est pas faite de discours, elle est faite de ce que l'on vit en soi, au gré des circonstances. Et je rêvais que le ciel nocturne posait son bouchon là-haut, sur l'entrée du puits, et me tenait enfermé pour la paix de l'éternité.
Oh ! Réveillez-vous ! L'histoire est finie, mais j'en aurai sûrement d'autres...