Idée.
Je préfère une idée qui change ma vie, à mille qui ne la changent pas. Oui enfin, c'est aussi un peu injuste car les idées qui ne changent rien à la vie ne sont peut-être pas tout à fait inutiles. Par exemple l'idée de faire des nouilles pour midi ne change pas la vie mais elle peut être intéressante surtout si on a pris son petit déj à 6 heures du mat. Dans ce cas je conseille le casse-croûte à 9 heures avec un petit coup de rosé bien frais. C'est même ce style d'idée qui, si elle ne change pas la vie, en fait tout le sel, à condition de penser aussi à en mettre un peu dans le nouilles, du sel, sinon la vie est fade. Quant aux idées qui changent la vie, on ne peut pas en rencontrer une tous les jours non plus sans quoi la vie changerait aussi de direction tous les quatre matins ce qui nous rendrait titubants et hagards, par trop imprévisibles et d'une instabilité déroutante à notre entourage. Il convient aussi de se défier d'une idée qui vous change la vie au point de vous la rendre impossible. L'idée de se pendre par exemple. Non, ce que l'on demande en fait à une idée susceptible de changer la vie, c'est tout de même de la simplifier. Un tant soit peu. D'ailleurs ne passe-t-on pas l'essentiel de son temps à se compliquer la vie à se la simplifier ? Une idée qui simplifie la vie est celle qui forme raccourci entre les questions généralement sans réponse et les réponses que pourtant vous êtes tenu d'apporter à la plupart de celles qui vous assaillent.
Reprenons : des idées, il vous en arrive tous les jours des flopées et comme vous ne pensez qu'une chose à la fois, il faut bien stocker les autres dans les tiroirs appropriés.(Du moins est-ce l'image commode – tiroirs de commode - que l'on se fait de la mémoire, n'allons pas non plus briser des tabous). Tiroirs donc (si tiroirs il y a) de manière à pouvoir tirer sur la tirette et les retrouver au bon moment. La bonne idée au bon moment, tout est là. Par exemple : vous êtes en proie à des nausées terribles et, subitement, vous vient l'idée d'une poularde demi-deuil. L'idée est bonne, mais elle arrive au mauvais moment. Encore que si l'idée de base était de vous faire courir au vomitoire, la poularde arrive à point nommé. Comme quoi l'idée que vous sortez d'un tiroir (toujours le tiroir décidément, on est conditionnés) au hasard peut s'avérer idoine. Mais elle ne change toujours pas votre vie.
Alors qu'est-ce que l'idée qui change la vie ? D'abord, tout dépend du domaine dans lequel vous sévissez. Ensuite l'idée qui change votre vie ne peut pas se trouver dans vos tiroirs, sinon vous l'auriez déjà remarquée au moment de la ranger. (Preuve que l'image du tiroir, çà ne marche pas). Elle ne peut venir, au moins pour partie, que de l'extérieur, de quelqu'un qui vous l'apporte sur un plateau pour ainsi dire (le plateau ne marche pas mieux que le tiroir d'ailleurs). Ou alors, elle peut naître en vous-même, d'une sorte d'illumination soudaine, mais attention, j'y insiste bien, vous n'en êtes pas l'inventeur. On n'invente jamais rien. C'est seulement votre cerveau qui a eu ce hoquet inattendu, sorte de convulsion consécutive à l'urgente nécessité d'accoucher de quelque chose dont vous ne saviez même pas être enceint. Sinon votre vie eût déjà été changée de savoir ce dont vous alliez accoucher.
Quelles sont donc les qualités d'une idée qui vous change la vie ? D'abord on a dit qu'elle n'était pas déjà dans vos tiroirs. Par conséquent, soit elle résulte d'une conversion du regard mais là, c'est un peu simpliste, votre regard ne ferait que reprendre à rebrousse-poil ce que vous vous refusiez déjà à penser et dont vous étiez déjà conscient par conséquent, soit elle est pour vous parfaitement neuve mais comme une idée ne tombe pas du ciel à l'instar des grenouilles, vous en étiez engrossé sans le savoir par l'interaction des glutamates. Lesquels font un peu ce qu'ils veulent dans le grand foutoir du psychisme. Il peut aussi se faire d'ailleurs que cette conversion du regard résulte de l'opération chirurgicale qui corrige un strabisme. Ensuite, elle devrait vous permettre de vivre en paix avec vous-même (et souvent en guerre avec autrui). Si elle vous plaçait au contraire dans une alternative conflictuelle avec vous-même, c'est que vous n'auriez rien résolu qui puisse changer votre vie. A la rigueur peut-on supposer que vous viviez déjà en état de quiétude et que cette idée vous change la vie en vous la pourrissant au contraire. Pourquoi pas, mais se pourrir la vie...on n'en a qu'une n'est-ce pas... D'ailleurs j'ai envisagé le cas de plusieurs vies ultérieures : hé bien dans ma suivante, je serais pianiste, et dans la toute dernière, ennemi public n°1. Mais en tout dernier ressort.
Il est arrivé à plusieurs reprises qu'une idée me changeât la vie. Disons deux ou trois fois. C'est à dire assez rarement pour que ces idées fussent notables. Et qu'avaient-elles de si particulier, ces idées qui changèrent ma vie ? C'est que nul ne les partageait ! Pas même moi au départ ! Non seulement nul ne les partageait mais elles furent réputées des idées de con à tout esprit raisonnable à qui je les exposai, ce qui me mit le doute : tu ne peux pas avoir raison contre tout le monde.
Souvent, c'est ainsi que commence une bonne idée. Mais attention, et là, je crie au loup...! « Au lououououp... « Ce n'est pas parce qu'une idée qu'elle est bonne n'est partagée par personne. Non je me trompe. Ce n'est pas parce qu'une idée n'est partagée par personne qu'elle est bonne. Et là, l'expérimentation de l'idée – oui parce qu'une idée qui ne se soumet pas à expérimentation, c'est un pipi de chat, d'aucuns appellent çà une croyance, même que certains sont prêts à étriper la planète pour un pipi de chat – l'expérimentation de l'idée, donc, vous incombe, à vous seul, et vous demande en général dix ans de votre vie. Ah ! Cà vous estomaque ! Cà vous décourage d'avance ! Cà montre en tous cas que vous ne pouvez pas avoir une bonne idée effective tous les six mois. Ni même tous les ans. Ni tous les deux ans... Enfin sauf si vous êtes quelqu'un d'exceptionnel, mais si vous avez cette idée-là, testez-là pendant dix ans, vous verrez...
Sans entrer dans le détail, et pour m'en tenir aux deux meilleures idées qui m'assaillirent, et qu'il me fut permis de pouvoir tester pendant dix ans, l'une changea du tout au tout ma situation matérielle. Ce qui déjà n'est pas rien. L'autre changea ma manière de voir le monde, et donc ma place dans ce monde, ce qui est essentiel. Comprendre ce que l'on fait ici-bas, pourquoi et comment, parmi la foule de ses semblables, on ne me l'ôtera pas de l'idée, vaut tous les livres de philosophie puisque cette idée vous libère, justement, de toute contrainte. Change votre vie. Encore faut-il l'avoir expérimentée, ne serait-ce que pour sa propre gouverne. Car elle vous dissuade, tout en particulier, de vouloir gouverner autrui.
Moralité : si vous avez une idée, que nul ne partage, et qu'il vous soit loisible de vérifier par vous-même, n'hésitez pas : au bout de dix ans, vous l'aurez testée sous toutes ses coutures. Si elle est bonne, vous aurez gagné une idée qui change la vie, si elle est mauvaise, vous n'avez plus qu'à refaire votre vie, dans les deux cas votre vie en aura été changée.