Zoé.
Taxi était un chien. Un bâtard de haute bâtardise. Zoé était la petite chienne d'Augustine la voisine. Toute mouillée, Zoé avait l'air d'un rat. Alors que Taxi, tout mouillé, avait l'air d'un âne. C'est dire que l'un était un chien de bonne taille et l'autre une sorte de bichounette à sa mémère. Ils étaient voisins et s'entendaient très bien. Chez Zoé habitait aussi Augustine, la soixante-dizaine esseulée, et chez Taxi habitaient Martine, 40 ans, et sa famille. Augustine avait vu naître Martine et aucun outrage du temps n'avait jamais pu ternir l'amitié qui liait les deux femmes. Ainsi se passait une vie plan-plan dans ce petit coin de France.
Jusqu'au jour où Martine vit bébouler, dans son jardin, le débonnaire Taxi portant dans sa gueule ce qu'elle prit d'abord pour une serpillière mal essorée qui aurait servi à nettoyer le sol d'un atelier de garagiste. Taxi déposa la serpillière aux pieds de Martine et comme on dit dans les romans bien torchés, l'horreur se peignit sur les traits de cette dernière : c'était le cadavre de Zoé. La cata. Mais comment un chien aussi calme, gentil, placide que Taxi avait-il pu mettre Zoé dans cet état ! Coup de folie meurtrière ? Propre aux canidés lorsque l'instinct du loup se réveille ? Peut-être Zoé était-elle en train de manger dans sa gamelle lorsque Taxi trop curieux s'était approché, lui avait-elle sauté dessus, et lui pour se défendre l'aurait séchée d'un coup de canine ? Mais comment était-ce possible ! Les deux chiens allaient en liberté, n'importe où, et jamais au grand jamais il n'avait manqué la moindre poule dans le coin, jamais la moindre déprédation... Tiens j'ai vu Taxi et Zoé en vadrouille aujourd'hui, disaient les voisins attendris...
Et Augustine ! Comment lui annoncer... Augustine et Zoé, c'était un vrai couple. Ces deux-là se comprenaient d'un regard. C'est qu'elles avaient leurs habitudes, ensemble, leurs rituels. Le matin, au lever, Augustine donnait à Zoé son petit nonosse, à midi elle lui mettait un peu de sa propre nourriture dans sa gamelle, çà mangeait trois fois rien, un rat mouillé, et le soir, avant le coucher, hop, donne la pattoune, la moitié d'un gâteau sec dont Zoé raffolait, qu'elle faisait même durer et au dodo tout le monde. Comment lui annoncer çà ! Et de la voir dans un état pareil, à Zoé ! Et de savoir surtout que c'était Taxi !
Du coup chez les Martine, on se mit à considérer le placide Taxi d'un autre oeil. Ce chien serait-il soudain devenu instable, avec l'âge ? Sujet à des accès de folie meurtrière ? Cà arrive même chez les humains, sans qu'on sache pourquoi...
Le soir venu, on tint conseil chez les Martine. Comment annoncer à la pauvre Augustine... Oh mon Dieu... Pour l'un : l'enterrer sans rien dire... Mais elle va la chercher partout, pendant des jours...! Non, ce n'est pas possible ! Pour l'autre : la mettre sur la route... une voiture l'aura renversée. Oui mais dans cet état...! Oh mon Dieu... Que faire... Martine se décida pour la moins pire des solutions. Elle allait nettoyer Zoé, bien propre, et ce soir, lorsque Augustine aurait fermé ses volets, son mari irait déposer le cadavre de Zoé sur sa terrasse, juste devant sa niche, où elle passait le plus clair de son temps. Sa belle mort, quoi. En douceur. Dans son sommeil...
Ainsi fut fait. Martine shampouina Zoé, elle n'était pas trop abimée. Il avait dû juste lui casser une vertèbre et ensuite l'avait traînée partout...
Le lendemain, Martine guetta Augustine. Elle n'osait pas aller aux nouvelles, çà paraîtrait suspect, juste aujourd'hui, et de si bonne heure. Lorsqu'enfin Augustine s'approcha, comme tous les jours de la maison, elle garda le silence, sur la mort de Zoé. Augustine ne voulait pas affliger le voisinage, avec la mort de Zoé, mais on voyait bien que quelque chose n'allait pas. On prit un petit café. Dans un silence des plus gênés. Augustine ne se décidait pas. Elle ne pouvait pas ne pas l'avoir vue, tout de même. Elle était obligée de l'enjamber, en sortant de chez elle. Manière de l'aider, Martine avança masquée : » Mais qu'est-ce qui ne va pas, aujourd'hui, Augustine... »
- Oh mon dieu, se lança cette dernière, si tu savais ce qui m'arrive... dans un sanglot étranglé...
En effet, elle paraissait secouée, la pauvre femme. Elle reprit, rassemblant tout son courage : « Zoé est morte... Je l'ai enterrée... et ce matin je me la retrouve toute propre, devant sa niche, à sa place... Dis Martine, tu ne veux pas me l'enterrer, toi, moi je n'ose plus. »