La haine de soi est-elle un racisme ?
Je crois que je viens de battre mon propre record du monde du titre le plus long de ma carrière de texticulateur. Et le plus con aussi. Il y a des types qui trouvent des titres encore plus cons que le mien vous savez. « Un autre monde est-il possible ? ». C'est pas un titre con, çà ? Mais revenons à nos moutons. Car on peut tondre la laine, pas la haine (et celle-là, elle est pas con ? Quand on veut on peut).
Autant vous le dire tout de suite, je ne crois pas une seule seconde à la haine de soi. Nul ne se hait soi-même tant qu'il trouve un autrui à haïr. Et des autruis, c'est pas ce qui manque. En passant, le masochiste ne se hait pas, il se fantasme, ce qui n'est pas la même chose.
Mais d'abord, qu'est-ce que la haine ? Ce sujet intéresse tout le monde. Naturellement je pourrais aussi bien vous parler d'amour mais outre que je ne suis pas expert, je reste pudique, irrémédiablement, tel la fleur de nave.
Or donc, j'en ai ras la houppette d'entendre parler de haine de soi, d'abord par Freud (qui par ailleurs ne profère pas que des bêtises), mais surtout par tous ceux qui le reprennent en faisant leur marché sans plus y réfléchir.
La haine, c'est le sentiment résultant d'une frustration créée par l'incapacité à supprimer la cause de sa frustration. Une frustration à double détente, en quelque sorte. La haine est un noeud psychique formé de deux cordes – non, rien à voir avec la théorie des cordages. L'une constituée d'une cause frustrante proprement dite, et l'autre de l'impuissance à supprimer ce ou celui qui fait persister cette cause. Car l'agent qui fait que la frustration persiste, une fois supprimé, une fois le noeud défait, la haine n'a plus lieu d'être. Toutes les catégories de haine se ramènent in fine et d'une façon ou d'une autre à ce schéma.
Il en découle que la haine étant commandée, non par une frustration qui se dissoudrait d'elle-même par la seule volonté de celui qui exècre, mais par la présence entêtée de l'agent qui la fait persister, qui s'oppose à la dissolution du noeud psychique, ce n'est pas soi que l'on peut haïr mais cette présence. Extérieure. Qui ne dépend pas de soi.
Mais alors d'où vient cette impression trompeuse de haine de soi ? C'est bien simple : si celui que j'exècre et dont l'action (ou l'inaction) s'avère frustrante pour moi est blanc, et si de surcroît je ne trouve pas d'autre motif acceptable, suffisamment éthique, d'exprimer ma frustration à son égard, il me suffit de haïr le blanc. Au nom du noir. Ce qui passera pour haine de soi puisque je suis blanc aussi. On peut remplacer blanc par n'importe quel autre terme générique, çà marche aussi.
La haine de soi n'existant pas, elle ne peut pas être un racisme, voilà donc bien un titre à la con.
Et ce procédé constitue une formidable imposture publicitaire. Vous prenez un journal, dont la une titre en fluoflash et caractères agressifs afin que vous ne puissiez pas la rater : « La vitesse de la lumière enfin dépassée ? ». Tiens ! C'est nouveau çà ! Aurait-on découvert des éléments inédits ? J'achète. Vite. Je ne vais pas manquer çà ! Je dévore l'article, qui conclut : « Non, la vitesse de la lumière ne peut pas être dépassée! » Rien de neuf, « mais j'ai acheté le journal ». Plus grave, j'ai perdu mon temps.
Vous qui venez de lire ce texticule, vous venez de perdre votre temps. Cà énerve, hein ? Oui mais moi, je suis honnête, j'ai prévenu au départ que c'était un titre à la con. Vous n'aviez qu'à m'écouter, après tout. Il faut vous en prendre à vous-mêmes. Ce n'est pas moi qu'il faut exécrer. C'est vous-mêmes. Mais çà, vous ne pouvez pas. Vous êtes en train de vous dire : « Quel connard, ce Zorba ! ». Et non pas : « Qu'est-ce que je suis con ! » Vous voyez ? La haine de soi est une fantasmagorie !
Ou alors, dès que vous avez lu le titre, vous avez compris qu'il s'agissait d'une connerie. Mais vous avez persisté à lire quand même. Alors, c'est que vous avez le sens de l'humour, et qu'en l'espèce, vous n'exécrez personne. Ouf, j'aime mieux çà...
Mais ce faisant vous démontrez aussi que l'humour peut surpasser la philosophie de temps en temps. Pas toujours, évidemment. Mais reconnaissez qu'une question philosophique est toujours à deux doigts de porter quelque chose d'un peu cucul. Cela dit, on ne peut pas non plus se marrer tout le temps. L'humanité ne s'est pas toujours marrée. Mais quand on peut n'est-ce pas ...?
P.S : Ce texticule est également publié sur Philoforum, on comprendra aisément pourquoi. Il faut aussi penser à eux, qui ne rigolent pas tous les jours n'est-ce pas. Encore qu'il risque d'être fort mal pris mais ce serait encore plus rigolo.