Logiciel.
Le logiciel « Chinook » ne peut plus perdre une partie de jeu de dames, quelle que soit la classe de son adversaire. Et pour cause, « Chinook » a recensé les 500 milliards de milliards de combinaisons possibles contenues dans un jeu de dames. Pour ce faire, cent ordinateurs tournant chaque jour à plein régime pendant 18 ans ont été nécessaires. Vous ne me croyez pas ? Eh bien moi non plus ! Et pourtant cela est. Ou du moins il semble bien que cela soit.
Mais reprenons notre sang-froid, ne nous laissons pas impressionner par la puissance des nombres. 500 milliards de milliards de combinaisons, c'est rien du tout dès lors qu'on l'écrit 5x10 puissance 14. Absolument. Puissance 14 c'est que dalle, ni même puissance 72, qui est pourtant l'ordre de grandeur du nombre d'atomes contenus dans l'univers. Quatorze ou soixante-douze cacahouètes, çà tient dans la main d'un brave homme. Dix puissance soixante douze atomes, vous tenez l'univers dans votre main. Alors que dès que l'on parle de milliards de milliards de tonnasses de vaches à lait, vous n'avez qu'à lire le texticule intitulé « Rugby » quelque part sur le blog de Zorba, et vous aurez idée de l'ensevelissement que cela peut représenter. J'ai pas raison, là ?
Lorsqu'on a pris conscience de ces ordres de grandeur, on voit tout de suite venir l'increvable optimiste qui vous dit : « Un jour, l'ordinateur aura décrypté toutes les interactions possibles d'un cerveau humain ! » Et content de lui avec çà ! Il croit vous avoir fait peur. Peur ? Moi ? Jamais : j'ai mon thermolactyl.
Il oublie juste un détail, le gars : décrypter les interactions d'un cerveau humain, peut-être, mais pas de deux.
Car chaque cerveau humain est différent des autres, alors que tous les jeux de dames de l'univers sont les mêmes. Exactement identiques.
Expliquons-nous : d'abord, un jeu de dames ne compte que...allez, disons 40 pions, à la louche. Je ne sais pas trop jouer aux dames. Je ne sais jouer à rien d'ailleurs. Pas même à la belote. J'ai toujours prévenu, je suis un tocard. Dites, j'ai passé mon temps à bosser, alors les jeux de dames, hein...! Quand je vois ma fifille jouer au poker, je me demande comment j'ai pu faire une descendance aussi intelligente. Même un tiercé, je ne sais pas faire. Cheval pour cheval, je préfère monter dessus, avec mon Stetson et mes santiags. Non, pas le colt. Je n'ai personne à tuer. Un jour un pote, croyant me faire marrer m'a dit : « T'as de la chance, avec ton bourrin : tu peux sauter une haie sans lui dire que l'aimes ! » Ah c'est délicat, tiens... Il est con, mon pote ! Un rien... mais j'en étais où moi... Ah oui, le jeu de dames compte un nombre fini de pions. Alors que le nombre de neurones opérationnels dans un cerveau, on va tout de suite péter dans les puissances. Vous voyez déjà la différence de challenge. Ce n'est pas cent ordinateurs opérant pendant 18 ans qu'il y faudrait mais des milliasses de milliasses opérant pendant des années-lumière. Hein, que çà vous change la perspective... Pour traiter un seul cerveau. Et pour traiter les 6 ou sept milliards de cerveaux humains qui vadrouillent sur le globe, oh bonne mère... ! Vite, un cachet de Tronchalgan....
Mais ce n'est pas tout. Les pions d'un jeu de dames sont inertes. En bois. Au mieux en plastique. Et chacun sait que le plastique ne réfléchit guère plus qu'un bout de bois. Vous pouvez arrêter une partie de dames au coup T 24, par exemple, il ne bougera plus un cil pour les siècles des siècles si bien que lorsque vous voudrez reprendre la partie, vous ne saurez même pas dans quelle couche géologique se trouve le jeu de dames.
Tandis que les neurones, eux, sont interactifs.
Alors, entre calculer à l'ordinateur les interactions entre pièces inertes, et calculer les bon dieu d'interactions entre pièces interactives... D'ailleurs, on parle dans le premier cas de combinaisons, et dans le second d'interactions, justement. Ce n'est pas pour rien n'est-ce pas. Ce n'est pas pour avoir l'air...d'avoir fait des études... On ne parle tout simplement pas de la même chose. Même les puissances, du coup, n'ont pas la même puissance.
Voilà, c'est pour çà.
C'est pour çà que le mec au Chinook ne me fait même pas peur. Il peut toujours causer, mon cheval ne fait même pas un écart. Pourtant c'est trouillard un cheval. Cà a peur même d'un papillon. Même son ombre le fait fuir. Alors si son ombre fait mine de le suivre...
Chinook, je ne dis pas, c'est bien. C'est même un exploit, à notre échelle. Mais il ne faut quand même pas se laisser enivrer par l'effet narcoleptique des puissances. Je ne sais peut-être pas jouer aux dames, mais je sais combien pèse un cheval. Ou une vache.
Alors si vous êtes tentés de connaître le nombre d'interactions possibles entre les neurones d'un cerveau humain, puis de sept milliards de cerveaux humains, vous pouvez prendre les puissances de l'univers et les élever à la puissance de sept milliards de cerveaux, çà vous fera autant de milliards d'ordinateurs tournant à plein régime pendant des milliards d'années-lumière, et encore je ne réponds de rien. Je dégage ma responsabilité de cerveau.