Photomaton.
J'avais besoin d'une photo d'identité. Cà arrive n'est-ce pas. Pas tous les jours Dieu merci, mais çà arrive. Probablement pour un renouvellement de carte d'identité ou allez donc savoir. Non bien sûr, vous ne pouvez pas savoir à ma place. Bref, il m'en fallait une, pas deux, mais un photomaton vous les délivre par lots de quatre. Ou six peut-être. Y a pas à marchander. Et en fait, je n'aime pas trop çà. Ni marchander, ni me prendre en photo. Me foutre dans une machine et adopter un air bien sérieux. J'y vais même comme par mal de ventre, si vous voyez. Certains croient que lorsqu'on les prend en photo, on leur vole leur vie. Pas moi. Mais çà m'emmerde bien quand même. Enfin bon, quand il faut il faut. J'entre donc dans la boîte, je mets ma pièce dans la fente réservée à cet usage après l'avoir cherchée partout, je vérifie que le rideau soit bien tiré, que nul ne voie que je suis en train de faire le con, et la série de flashes commence. Parfait. J'ai été parfait. Aucun incident, c'est dire. Car dès que j'ai affaire à une machine, moi, tout peut arriver. Les machines et moi, on n'est pas très copains. Elles ne semblent pas bien comprendre ce que je veux. Ce sont mes gènes, sans doute, qui s'accommodent mal des machines, et j'en ai pris mon parti. Donc, je supporte et quand çà marche, j'en suis toujours agréablement surpris. Je remonte un peu dans mon estime et c'est une bonne journée pour moi. C'est pourquoi vous ne me verrez jamais user d'un gadget, çà ne marche jamais. Même un portable, avec moi, devient caractériel.
Donc, je sors, secrètement satisfait, et j'attends que l'appareil me délivre mon portrait à répétition tandis qu'un quidam s'installe à ma place. Enfin, pas la mienne, celle que j'ai laissée vacante. Voilà, voilà... On attend un peu, il faut bien n'est-ce pas, çà ne va pas être long....Un peu, quand même... Le quidam s'extrait de la boîte et fait la queue derrière moi, comme il se doit. Qu'il n'aille pas prendre ma photo et partir avec. Ah, enfin ! Au bout d'un moment, çà vient. J'ai cru que la machine réfléchissait pour savoir s'il était bien indiqué de me rendre ma photo. J'extrais le lot de portraits, et là, le choc : ce n'est pas du tout la gueule que je rase tous les matins ! Vous pensez si je la connais un peu, ma gueule ! Si je n'étais pas timide, je prendrais bien les gens à témoin que ce n'est pas moi, enfin, là, sur la photo ! Vous trouvez que c'est mon nez, çà...? Et les oreilles ! C'est quand même pas mes oreilles, çà ! Rien à faire, ni de près, ni de loin. Le quidam, derrière, qui doit trouver que c'est un peu longuet : « Heu... je crois que c'est pour moi ! » Avec un petit sourire de compassion à mon adresse. Il prend sa photo et se tire. Peut-être a-t-il cru que j'attendais une photo de moi sans même être entré dans le photomaton. Enfin, il me semble qu'il m'en a vu sortir, quoi ! On voit toujours des gens bizarres, dans la vie et de toute façon, il s'en tape et me plante là. Sans photo de moi. La machine a interverti. Elle l'a servi d'abord, et moi après. Parce qu'elle sait que je n'aime pas les machines.
Entre temps, une dame est entrée aussi dans la boîte. Et tandis que je patiente, un peu désarçonné, elle ressort, prend sa photo et s'en va. Et moi je suis là. Tout le monde a sa photo et pas moi. Bon, il ne peut pas s'agir d'une blague de la machine. Elle a l'air résolument sérieuse. Réfléchissons. Je ne vois que deux solutions :
a) Soit je n'existe pas.
b) Soit je suis trop beau pour être vrai.
Seulement, au jeu des probabilités, aucune de ces deux solutions ne m'agrée. Il en reste une troisième : je suis le bilboquet d'une illusion. Ben quoi ! Le bilboquet, oui. On dit bien « être le jouet d'une illusion ». Moi, je choisis le bilboquet. Je ne vais quand même pas être le sex toy d'une illusion, non ?
A bout de suppositions, je me résous à tenter une seconde chance. Mais entre temps, une autre personne est entrée dans la machine. Du coup je prends la queue. Je ne vais tout de même pas laisser défiler toute la ville.
Et là... çà marche ! Yes !!! C'est bien moi, là, dans le petit compartiment destiné à la délivrance des photos. C'est le cas de le dire. Je suis délivré. J'en ferais presque une ola ! Je me reconnais bien, allez ! Avant même de m'être récupéré je me suis reconnu dites ! Presque j'ai envie de faire constater à la ènième personne qui entre ou qui sort que c'est bien moi, là.
C'est une bonne journée : j'existe. Et je peux le prouver.