Hirondelle.
Non, il ne s'agit pas de l'hirondelle faisant la course avec deux trains, j'ai déjà tout dit sur elle ou à peu près. Il s'agit d'une hirondelle, absolument gracieuse celle-là : ayant incorporé un mot grossier mais que chacun d'entre nous prononce au moins une fois par mois, dans un texticule que je postai également pour son lointain rapport à la philosophie, sur Philoforum, j'eus la surprise, parfaitement agréable au demeurant, de voir ce mot changé en « hirondelle ». Ah ben hirondelle alors ! Bien entendu il s'agit d'une modération automatique. Je veux dire en rien ni particulièrement dirigée contre ma prose.
Mais c'est que çà ouvre des horizons dites-moi !
Notre société est très soucieuse de pacifier les rapports entre citoyens. Ce qui n'empêche pas, ou explique, la multiplication des procès ou voies de recours puisqu'au moindre mot de travers, hop, assises ! Et surtout dommages et intérêts. Pas fous, les gens. Il existe même des provocateurs qui ne vivent que de çà : vous insultez gravement une personne connue dans un livre, par exemple. Aussitôt la personne porte plainte et fait interdire votre livre par les tribunaux. Livre interdit égale livre vendu à pleins tombereaux ! Vous devenez célèbre et pouvez alors écrire n'importe quoi, vous figurerez désormais dans la liste des ouvrages qu'il faut avoir lus absolument pour être in. Bon, mais ce n'est pas le propos. Cà ouvre des horizons, disais-je.
En effet, on sait que de plus en plus d'écarts de langage sont passibles de mesures coercitives. Et notre société ne va pas s'arrêter en si bon chemin : le progrès par définition ne s'arrête pas. Dans la société de demain, la moindre injure à personne, et surtout à animal, sera combattue par des méthodes douces mais fermes : par exemple, à la moindre récidive et même avant, et pour vous éviter la moindre peine car toute peine y compris le mot lui-même seront bannis, vous serez invité aimablement sous la forme d'une proposition que vous ne pouvez pas refuser (procédé très commun dans la mafia) à vous présenter chez un psychologue-cogniticien agréé par les tribunaux afin d'y subir un traitement neuronal qui aura pour effet, chaque fois qu'une injure montera à votre lippe écumante, de vous faire prononcer en lieu et place des mots tels : hirondelle.
C'est pas génial çà ? Essayez donc de traiter votre voisin qui passe sa tondeuse toutes les deux heures au cas où quelque chose dépasserait d'un poil, de « chieur à la petite semaine » ! Cà donnera : « Eh va donc, hirondelle de fenêtre »!
Vous imaginez le tort que cela peut causer à votre réputation de gros dur de comptoir au biceps tatoué. Le mec n'osera plus sortir de chez lui, sous la risée des passants, car la risée sans quolibets est la pire des injures, on n'a aucune défense. Chaque fois qu'il s'essaiera à juronner d'envergure, il sortira juste un fluet : « Oh, la mésange des rideaux, va te faire manucurer chez Odette » et il passera pour une chochotte. Voilà, ce qui va lui arriver. Franchement, manucure, pas de quoi énerver un mataf, sauf à le prendre au cinquième degré. Ah le ridicule ! La plupart des pires orduriers vont même s'auto-censurer comme on tâche de conserver intacts ses points de permis de conduire pour garder leur liberté d'invectiver dans le secret du déduit. Ce sera même le dernier espace d'intime liberté de n'en penser pas moins. Je parie que selon le bon vieux principe action-réaction, on organisera alors des soirées privées et des plus chics où l'on pourra a l'envi faire péter des jurons bien sentis de derrière les fagots, traîner dans la boue tout ce qui vous aura fait ch...pardon embelli la vie, abreuver d'outrages...pardon de tisane tout ce qui vous troue...vous complimente le plumet, relâcher votre trop-plein de rogne-d'urbanité- et de...d'amabilité en blasphèmes en civilités, hirondelle je sais plus ce que je dis ma parole je ne parviens même plus à aligner deux idées qui se tiennent. C'est dire si ces soirées seront devenues nécessaires à une saine expression des sentiments. Tiens, j'ai essayé, pour voir ce que çà donnait : je me suis foutu un coup de marteau sur le doigt en fabriquant une caisse à escargots. Ben oui une caisse à escargots qu'est-ce qu'y a c'est pas une injure çà... en attendant de les préparer les escargots je les place dans une caisse à claire-voie dans laquelle je les nourris au fenouil, anis et autres herbes parfumées. Ensuite je les fais dégorger ah oui à propos de dégorger, c'est moi qui en ai bien besoin, et à gorge déployée tellement çà fait mal, un coup de marteau. Sous l'impact, j'ai dû serrer les dents et courir à toute vitesse dans ma piaule où, la tête sous l'oreiller, j'ai pu lâcher mon chapelet de chiéconpute... Ah....hirondelle alors, qu'est-ce que çà soulage. Du coup j'en ai moins mal tout de suite. Le juron vaut une boite d'antalgique phytalgic.