Re-flop
Il est des personnes sur lesquelles le sort s'acharne... Vous ne vous trompez pas, vous avez déjà lu cette phrase quelque part. Elle fait partie des célèbres premières phrases comme : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » C'est la première phrase du texticule intitulé « Flop ». Non, pas :« longtemps etc... » mais :« Il est des personnes sur lesquelles le sort s'acharne. » Et cette personne, c'est moi.
Vous avez en mémoire la rossée que je me suis prise de la part de Fomahaut, suite à l'article « Flop » qui éreintait, non pas le livre de sa meilleure amie, mais l'idée même de commettre un livre de témoignage sociétal, procédé éditorial qui m'insupporte à peu près autant que la pub qui s'accumoncelle dans ma boîte à lettres.
Bien.
Combien sommes-nous de français en France ? A peu près soixante-cinq millions. Combien avez-vous de chances, si vous pondez un texticule dégommant une personne au hasard, de tomber pile sur la meilleure amie de Fomahaut ? Une, sur soixante-cinq millions.
Hé ben mon vieux, c'est juste ce qui vient de m'arriver ! Une chance sur soixante-cinq millions de se faire engueuler, paf, c'est sur moi que çà tombe ! Une sur soixante-cinq millions, c'est à peu près le nombre de chances que vous avez de décrocher la grosse timbale au Loto National. Dommage que je ne joue pas au Loto. Parce que là, c'était mon jour !
Vous le croyez, çà ? Une chance sur soixante-cinq millions de décrocher la tuile qui va me tomber sur la gueule ! C'est pour moi. Pas pour un autre.
Vous comprenez, maintenant, pourquoi je dis : « Il est des personnes sur lesquelles le sort s'acharne ? »
D'après vous, combien y avait-il de chances pour que l'essence que je mette dans la tondeuse de belle-maman soit de l'eau ? Allez, dites un chiffre. N'importe où dans le monde, si vous avez de l'essence dans un bidon, combien y a-t-il de chances pour qu'elle se transforme en eau ? Je sais pas moi, une sur dix milliards...
Hé bien c'est sur moi que çà tombe, dis !
Des tuiles aussi rares, et à cette fréquence, moi je dis que c'est un apostolat. Un destin astral. Des conjonctions horoscopiques comme celles-là, çà n'existe pas. Aucun zodiaque ne peut aligner des planètes pour arriver à ce résultat-là. C'est encore plus rare que de voir des singes dactylographes tapant au hasard pondre les fables de La Fontaine. Et c'est sur moi que çà tombe.
Je n'invente rien, hein ! Vous êtes témoins. Ou alors, vous pouvez imaginer que, tordu comme je suis, je savais d'avance que la copine de Fomahaut était sa copine. Mais je vous jure bien que non. Je ne connaissais pas Fomahaut il y a six mois. Comment vouliez-vous que je sache que sa copine était sa copine.
Mais vous savez, quelquefois, je sens des choses, comme çà... Je sens que je suis bizarre. Je ne cherche rien, moi. Juste à être tranquille, j'évite avec soin ce genre de choses. Eh bien les choses me trouvent. Elles s'arrangent pour me trouver.
Lorsque je me rase, je surprends parfois mon reflet à me regarder d'un drôle d'air. Même lui semble interloqué de me voir là. Il a l'air de se dire : « Tiens, tu existes, toi ? ». Alors je m'interloque à mon tour, je reste le rasoir en suspens... Quoi, qu'est-ce qu'y a... Qu'est-ce que j'ai fait... J'ai rien dit... J'ai dit quelque chose moi ? Une chance sur soixante-cinq millions, çà arrive à tout le monde non ? On va pas en faire une moussaka. Si un canard sauvage a envie de se soulager en plein vol, vous allez voir, c'est pour mon oeil. Pourtant le ciel est grand. Mais c'est normal en même temps, il faut bien que çà tombe quelque part de toute façon.
Remarquez qu'en général, je réagis bien. Encore heureux ! Je m'agenouille, je croise les mains dans une attitude d'orant, et je dis : « Merci mon Dieu, pour cette épreuve que vous m'envoyez pour me tester ». C'est mon action de grâces à moi. Il faut bien remercier le ciel de nous laisser vivant. Parce qu'après tout, l'essence de la tondeuse, enfin l'eau, aurait bien pu m'exploser à la gueule. Si, çà peut arriver, que l'eau explose ! Une chance sur dix milliards mais çà peut arriver. Et le jour où çà arrive, je suis pas loin, allez.