Carbu
Cà y est. Je l'ai fait. Je sais démonter et remonter un carbu. Rien que de le dire, déjà, çà me fait tout drôle. Comme si je disais : « Je sais parler zoulou ». Non pas que je n'aie jamais su ce qu'est un carbu. Un carburateur, veux-je dire. Et un carbu de tondeuse, pour être précis, pas un carbu d'Airbus. J'ai déjà vu des carbus, vous pensez bien, avec mon boulot... Mais lorsqu'un carbu tombait en panne, un carbu de malaxeur par exemple, ni une ni deux, dépose moteur, échange standard (toujours un moteur neuf de rechange sous la main). 10 minutes. Dites, je n'allais pas immobiliser tout une équipe pendant une demi-journée voire plus, rien que pour un carbu qui tousse. Ce qui fait que je n'ai jamais mis le nez dans un carbu tout en étant environné de carbus. Elle est pas chaude, celle-là ? Remarquez, c'est une philosophie qui en vaut une autre : au lieu d'attendre la panne, pour se dépanner, prévoir la panne. Comme çà lorsque survient la panne, hé hé, je me frise, je suis paré. En panne, moi ? Jamais.
Seulement maintenant, que j'ai cessé toute activité motorisée, lorsque je mets de l'eau dans le réservoir de ma tondeuse au lieu d'y mettre de l'essence, soit je porte ma tondeuse chez le marchand de motoculture de plaisance, et tout le quartier se marre, soit je me dépanne moi-même. Et pour se dépanner soi-même, il faut savoir démonter un carbu. Hé oui.
Seulement pour démonter un carbu, et le remonter, les outils que vous avez sous la main ne conviennent pas. Si vous avez par exemple un jeu de clés à douille, c'est un jeu de clé à pipe qu'il faut. Et si vous avez un jeu de clés à pipe auquel manque la clé de douze parce que vous l'avez égarée dans un coin, c'est la clé de douze qu'il faut. Et tout à l'avenant. Donc j'ai commencé à dépiauter le carbu avec ce que j'avais sous la main vu que vous ne pouvez pas savoir à l'avance de quels outils vous aurez besoin avant d'avoir dépiauté. Logique. Donc il a fallu cinq ou six fois que j'interrompe le travail pour aller acheter le bon outil à douze kilomètres aller, douze kilomètres retour. En plus de me souvenir comment remonter les pièces dans l'ordre et à la bonne place. En évitant de perdre des petits bitauniaux qui sont très utiles au remontage du carbu. Sinon, chaque fois, douze kilomètres... Mais moi, vous me connaissez : lorsque j'entreprends un truc, plus rien ne peut m'arrêter. Je vais me mordre les doigts vingt fois d'avoir commencé, je vais jurer de quoi faire exploser la censure, mais quand je suis parti, je suis parti. Soit je vais au bout, soit je meurs.
Le plus dur, ce n'est pas de démonter, c'est de comprendre comment çà marche. Parce que si vous ne comprenez pas comment çà marche, à la fin il vous reste plein de pièces, de vis et de boulons que vous vous demandez s'ils faisaient bien partie du carbu d'origine. Ou si par hasard une hirondelle, de celles qui volent, ne serait pas venue vous déposer sur l'établi des pièces de moissonneuse-batteuse trouvées par là. On ne sait jamais. Et avant d'avoir compris comment carbure un carbu, hé ben tiens, bonjour. J'imagine qu'un carbu contemporain est le fruit d'une longue évolution des carbus. Des générations de mécanos ont dû inventer un truc après l'autre pour en arriver à votre carbu tel que vous l'avez entre les mains. Et pour piger tout çà en une seule fois, bonjour. Oui je sais, j'ai déjà dit bonjour, mais comme j'ai tenté de le remonter une bonne dizaine de fois, mon carbu, avant d'avoir tout mis à la bonne place, hé bien çà fait autant de fois bonjour. Bref, j'ai quand même réussi à éliminer l'eau qui était dans le carbu, parce que l'eau c'est moins cher mais on va moins loin. On me l'a faite celle-là, si vous vous souvenez. Enfin, je peux vous dire que ce fut une galère comme je n'en souhaite à aucun galérien. Les fois que j'ai essayé de la démarrer, la tondeuse, et tout à refaire ! Re-démonter, re-remonter... Vous voyez Sisyphe... ? Vous vous demandez par moments si vous allez y arriver avant la fin du monde. Enfin, par moments aussi, pour vous consoler, vous vous dites que maintenant, vous avez tous les outils... Parce que n'oublions pas : au départ, c'était déjà une gageure en soi que de les réunir dans la même caisse à outils. Et puis vous vous dites, pour achever de vous regonfler à bloc, que dorénavant vous pouvez mettre toute l'eau que vous voudrez dans la tondeuse, vous vous en battez l'oeil parce que vous avez tous les outils. Enfin en principe. Mais d'un autre côté, vu le prix que vous ont coûté les outils, et le temps que vous y passez, il valait mieux revenir chez le marchand de motoculture de plaisance. Oui mais pour entendre encore tout le quartier vous sortir des vannes comme quoi vous irez moins loin avec de l'eau, merci. Entre boire le calice jusqu'à la lie devant tout le monde, et boire le calice jusqu'hallali tout seul, j'aime mieux tout seul.
Enfin, maintenant que j'ai réussi à apprendre à démonter-remonter un carbu, il me reste à m'entraîner à le faire les yeux bandés. Des fois que j'aurais à démonter-remonter un carbu de tondeuse en pleine nuit.
Y en a qui se marrent, mais c'est pas drôle du tout hein.