Procès verbal
J’ai vraiment raté ma véritable vocation d’avocat déjanté des causes perdues.
Après la Chine, c’est l’Allemagne qui en appelle à mes effets de manche de vedette du barreau. Il faut que je vous conte la chose :
Un automobiliste, Steve Schiltenwolf, 42 ans, refuse avec la dernière énergie de payer son PV pour stationnement interdit. Et il risque… je ne sais pas ce qu’il risque mais j’en fais mon affaire. J’ignore également ce que va demander le ministère public mais il ne va pas être déçu, le ministère public.
« Mon client, votre altesse, refuse de régler le montant pourtant minime d’une infraction au stationnement sur le sol allemand. Et pourquoi se livre-t-il à cet acte inqualifiable, pourquoi entame-t-il cette action de désobéissance civique ? Hé bien je vais vous le dire votre honneur, et vous pourrez juger du sérieux de ses motifs.
Monsieur Schiltenwolf, j’écorche son nom mais c’est bien fait pour lui, mauvais citoyen, est urgentiste de son état. Voici les documents faisant foi afin qu’il ne puisse invoquer aucune excuse, se livrer au moindre ergotage dilatoire.
Rejoignant son domicile à bord de son véhicule, il aperçoit soudain une femme qui s’écroule sur le trottoir. Aussitôt il stoppe le véhicule incriminé et se gare comme un salopard qu’il est, c'est-à-dire n’importe où. Parvenu auprès de la dame, il diagnostique immédiatement une crise cardiaque, appelle une ambulance depuis son portable, les relevés téléphoniques confirmant ses dires, et lui procure les premiers soins ce qui lui permet de sauver la vie de la victime.
L’ambulance ayant pris le relai, le sieur Schiltenwolf rejoint son véhicule sur lequel une contractuelle procède à la délivrance d’un procès-verbal bien mérité. Il explique alors à la dame les circonstances qui l’ont amené à se garer comme un porc mais cette dernière ne veut rien entendre. De rage, l’accusé transforme le PV en papillotes, le disperse aux quatre vents et s’en va sans autre forme de regrets.
Mais où allons-nous, Monsieur le Président de la cour suprême, où allons-nous, si le citoyen allemand, réputé pour sa discipline, se met à déchirer ses PV ! Mais dans quel monde vivons-nous ! Je sais votre honneur, que je parle très mal l’allemand, mais la cause étant limpide, vous n’aurez aucune peine à démêler le vrai du faux et la vérité, je la martèle encore sur la présente barre, est que mon client mérite amplement pour sa conduite inqualifiable que les rigueurs de la Loi s’abattent sur lui avec la plus grande sévérité.
Au prétexte de sauver une vie, a-t-on le droit de garer son véhicule n’importe comment ? Ah ! Il ferait beau voir que dans le pays de Goethe, lumière de l’occident pour ses valeurs de discipline, le premier clampin venu puisse s’octroyer le droit d’occasionner la moindre gêne à la circulation. Mais si tout le monde en faisait autant, même les métros ne pourraient plus avancer… »
Et là, parvenu à ce point de ma plaidoirie, mon client gagné par ma propre indignation se mit à brandir le poing et il se passa cette chose incroyable : même l’avocat général, visiblement exaspéré par la manière magistrale dont je venais de démolir son argumentaire me lança ses chaussures à la figure. Les forces de police durent s’interposer pour permettre mon évacuation et me conduisirent au poste pour ma propre sécurité tant je venais de flanquer un coup de pied dans la fourmilière judiciaire teutonne.
Ah je ne fais pas dans la demi-mesure moi, lorsque je prends une affaire en mains. C’est bien simple, je déchaîne les passions. Le lendemain, on parlait de moi dans les journaux et je ne doute pas que j’ai dû secouer le train-train des habitudes judiciaires. Je n’ai pas pour habitude de mâcher mes mots et de parler la langue de bois. Il va bien falloir que l’iniquité des lois cède devant ma fougue oratoire et jamais nul ne pourra se vanter d’avoir acheté Zorba. Qu’on se le dise : je ne cède jamais à la raison d’état.
Enfin, quoi qu’il en soit, je suis rentré bien fatigué de mon équipée germanique et l’on se souviendra longtemps chez les teutons de la furie française dès que l’injustice fait mine de relâcher son noeud de vipères.