Corrida
Débat pro et anti-corrida. C’est le type de débat qui revient régulièrement, comme la floraison du marronnier, comme la liste des meilleurs lycées dans la presse. Et ce débat est ennuyeux car il n’avance à rien, il épaissit les confusions : il y a des pro et des anti, qui ne nuancent pas, ne se font ni cadeau ni concession, c’est une guerre de religion, aussi bornée. Par exemple, ils pourraient tomber d’accord sur la musique. Non, même pas çà. Sur les couleurs. Pas davantage.
Ce coup-ci c’est Christian Laborde et Simon Casas qui s’y collent. Ou plutôt qui s’y collettent. Christian Laborde, écrivain et poète demeurant à Pau, écrit « Corrida Basta » et c’est son 29° livre. Simon Casas commença sa carrière comme torero, la poursuivit en tant qu’organisateur de corridas, et publie « L’envers de la cape ».
Et voilà donc nos deux fleurettistes enliés à se planter piques et banderilles. On ne va pas reprendre ici la litanie des charges, ce sont toujours les mêmes, cent fois rabâchées, d’un côté on prétend penser à la place du taureau, de l’autre on renvoie aux abattoirs et flots d’hémoglobine.
En réalité, je crois qu’on est pour, ou contre, on aime, ou on n’aime pas. Ensuite, l’argumentaire vient comme par miracle coller à l’opinion. Et il ne faudrait surtout pas s’y tromper, il en va toujours ainsi dans la vie. On sent, ou on sent mal. On fait le calcul de son intérêt, parfois obscur, et puis c’est tout. Le reste est habileté rhétorique. Rarement on s’interroge sur le fond des choses, rarement on met de côté ses propres goûts et dégoûts, pour tenter de les dépasser et voir un peu ce que pourrait être une réalité : estimer ce qu’il peut y avoir de morbide dans l’affrontement homme-animal d’un côté, ce que comporte de mauvaise foi élusive l’oubli des abattages de masse qui servent à nourrir l’humanité de l’autre.
Seulement voilà : une chose me saute tout de suite à la comprenette. Jamais on n’a vu un amateur de corrida prétendre obliger tout le monde à aller à la corrida. Jamais. En revanche, tout anticorridiste, sans exception, veut interdire la corrida à tous. D’un côté, respect d’autrui, liberté d’opinion. De l’autre, fascisme, tout le monde dans le même panier. Au nom bien sûr de la bonne conscience, mais çà, on connaît…
Et là, du coup, çà fait plus que m’interpeller. Chacun sait à quel point je suis de mauvaise foi et à quel niveau je la cultive. Mais je fais figure d’amateur en ce domaine. Et je me dis alors qu’il se passe de drôles de choses dans un cerveau humain.
L’amateur de corrida vit sa passion, soit-elle violente - il existe même des boxeurs - et çà le regarde, du moment qu’il ne m’oblige pas, moi. En revanche l’anticorridiste veut obliger autrui, moi, qui ne lui demande rien, et à qui il n’a rien demandé, à partager son point de vue, qui est d’interdire la corrida. C’est un fasciste.
Alors, qu’est-ce qui caractérise un fasciste ? Un fasciste réclame pour lui-même le droit de penser mais le dénie aux autres. Il prétend à la liberté d’opinion, mais pas pour les autres. Oh je sais, on va encore ergoter et ajouter le nième argument… mais abattre un taureau c’est comme abattre un bébé phoque. Oui mais, rétorquera-t-on, le taureau est élevé pour çà, il n’est pas en voie de disparition, sauf justement si disparaissait la corrida… C’est le cycle infernal de l’argumentaire de la mauvaise foi dans lequel j’évite toujours d’entrer car on n’en sort plus et finit par se donner du nom d’oiseau… D’un côté le fasciste, de l’autre celui qui défend son morceau.
Mais que se passe-t-il dans le cerveau humain ?
Je vais vous le dire tout de suite : il se passe une tension de manque, la frustration.
Il manque, à celui qui veut interdire la corrida, que tout le monde pense comme lui. Et il manquerait, à l’afficionado, la corrida si on la lui retirait. Tout un chacun fonctionne sur cette tension de manque sans laquelle il n’est pas de pensée. Seulement, dans le présent cas, c’est l’anticorridiste qui cherche à imposer sa loi, à lui, la sienne : il ne supporte pas la frustration qui lui est faite que des gens narguent sa bonne conscience qu’il s’est acquise pour pas cher. Et il en est malheureux. Comme un gosse. Donc agressif. Donc méchant. Donc injuste. Donc odieux. Et ainsi de suite.
A mon idée, ne pas aimer la corrida est tout à fait honorable. Serait-ce pour l’imaginaire qu’elle véhicule. Mais vouloir empêcher autrui de l’aimer, ou se placer dans le sillage d’une pensée fascisante anticorridiste, c’est inquiétant. Et j’ai donc tout lieu de nourrir des inquiétudes quant à la santé mentale de Christian Laborde.