Blocage
Les grèves et blocages dans les universités. On ne me demande pas mon avis, et c’est bien pourquoi je ne le donne pas. Vous pouvez toujours courir. C’est sur un autre sujet que je voudrais le donner. Et le donner à qui, cet avis ? Puisqu’on ne me le demande pas non plus ? A moi-même. Car je me le demande instamment. Et là, j’ai le droit de me répondre.
Les grèves dans les universités ? C’est bien simple : les premiers baisés seront les grévistes. Sauf les meneurs qui auront trouvé direct un emploi. Enfin on le leur souhaite. Et les seconds baisés seront les étudiants en général. Une époque a existé où la seule chance d’un gamin pauvre de s’en sortir aussi bien, ou presque, qu’un fils de riche, c’était d’étudier. De bosser. Si on n’étudie pas, on reste un gamin pauvre. Et donc un adulte sans moyens. Mais le mal vient de plus loin, que ces grèves et blocages joyeux. Les étudiants, ou enseignants-chercheurs, ou enseignants-trouveurs, n’y sont pas pour grand-chose. C’est à peine de leur faute, si l’université de Sciences Humaines française est à vau-l’eau. Foutue. Cuite. Leurs diplômes, indispensables, en sont dévalués cependant. Ils sont une formalité de cucurrilum, rien de plus. Le mal vient des grands esprits des générations antécédentes qui n’ont eu de cesse de rabâcher, parfois au grand désespoir des parents - et de vendre surtout, c’était excellent pour le commerce – jusqu’à la soûlographie : « Sois toi-même… Deviens ce que tu es… », génération Coelho et compagnie. On a tellement bourré le mou aux gens à leur donner de fausses espérances mirifiques en eux-mêmes qu’ils se retrouvent, ou tout au moins leurs enfants, dans une mouise si totale qu’ils n’ont plus aucun recours que la grève et le blocage qui ne les mèneront nulle part.
« Sois toi-même… » Le chiot qui vient de naître est lui-même, tel qu’en sa magnificence la nature le fit. C’est beau comme l’antique : Sois toi-même. Mais où donc vont-ils chercher çà ! J’en pleurerais dans mon chapeau. C’est tellement beau que çà n’a aucun sens. C’est bien pour çà que c’est beau. Aucun sens pratique, j’entends. Mais sous cette superbe absence de sens, certains comprennent : « Sois beau, souris, beautiful people, et dis tout ce qui te passe en tête : tout s’aplanira devant toi … !»
« Deviens ce que tu es… ». N’est-ce pas d’un magnifique néant ? Heureusement, j’ai eu du bol, on ne m’a jamais rien inculqué de tel. Ou alors j’ai mal compris. J’ai compris : « Deviens ce que tu veux. Enfin essaie. » Et là, çà veut dire quelque chose. Si je m’étais contenté de devenir ce que j’étais, je serais un bonobo, en train de me gratter les génitoires d’un air béat. Voilà ce que je serais. Mais un jour, il y a fort longtemps – voyez à quoi çà tient – une fille m’a dit (elle m’a peut-être sauvé la vie) : « Tu es le roc, je suis la vague ». Texto. J’ai trouvé le cliché joli, à l’époque, et j’ai décidé que je serais rocheux. Ce qui exclut toute complaisance envers soi. On est – rocheux – ou on n’est pas. On mérite, d’être rocheux, ou on ne mérite pas. Certes, il y a mille autres façons d’être, et de devenir. Mais ce fut la mienne. Un rocher sentimental, attention. Romantique même. D’ailleurs un rocher est forcément romantique, tout dépend de ce qu’on y fait dessus.
Donc, rocheux. Et n’eus jamais lieu de m’en plaindre. Ni mon entourage, j’espère, mais çà, çà nous dépasse de toute façon. Un rocheux finit toujours par trouver la vague qui lui convient, sans aller bloquer les portes des universités. Un rocheux sait toujours ce qu’il a à faire. Et le fait. Sans mollir. Sans demander l’avis de personne, ou en tous cas après l’avoir pris. Pour un rocheux, les états d’âme durent un certain temps. Vient ensuite le moment de l’action personnelle car ce qui me convient, ne convient pas à tous nécessairement.
Bloquer ? Assis sur son cul ? En attendant la décision d’autrui ? Ah non ! Jamais de la vie. Soit j’étudie, soit je fais autre chose, mais je n’attends pas. Attendre quoi, le dégel des universités ? Que la vie passe, à attendre, que quelqu’un veuille bien débloquer ma situation ? Vous faites ce que vous voulez les gars, moi aussi. Je n’ouvre pas la polémique, je choisis. La méthode me convient, et m’a toujours convenu. Ne vous dérangez pas, continuez à bloquer… Hum… je vous vois quand même un piètre avenir, pour la plupart… Mais je peux me tromper. De toute façon, on ne m’a pas demandé mon avis. Ah si, ma fille, m’a demandé mon avis. Je le lui ai donné. On peut bien discuter, non, entre père et fille… !