Fromages
Il faut que je vous dise comment j’en vins à faire mon propre fromage fermier. Car je fais mon fromage. Ce ne fut pas la lubie d’un écologiste allumé nostalgique du Larzac et de ses moutons, sûrement pas. Plutôt une ardente obligation.
Mon voisin, celui dont j’aperçois la ferme sur la colline d’en face, déboule un jour dans la cour de ma maison, en quad, attelé d’une petite remorque. Rien d’étonnant à cela, il passe de temps en temps se faire offrir l’apéro. Mais avant même de m’avoir gratifié de son salut jovial, il me dépose deux bidons en alu, de 20 litres, qui servaient autrefois à la collecte du lait.
« Tiens, je te mets quarante litres de lait.
Bon dieu mais tu vas bien… ? Que veux-tu que je foute de 40 litres de lait.
Ta femme n’a qu’à en faire des crèmes, des yaourts, des flans… »
Vous imaginez… ? Mon épouse… ? Deux litres je veux bien. Mais quarante ! Elle peut à peine les soulever ! Je sens arriver les ennuis, moi. Bon, on se boit tout de même l’anisette (pour mon voisin, c’est whisky). Et il me raconte un peu la raison de sa prodigalité : il dépasse son quota laitier. Et le voilà donc obligé, selon ses calculs, de balancer 5000 litres de lait avant la fin de la campagne. Kèèèèk ? 5000 litres ? 5 mètres cubes ? Cinq mille bouteilles d’un litre ? Mais c’est presque une piscine çà ! Petite, mais piscine quand même ! Mais jeter…jeter ? Oui, au lisier.
Alors çà… saperlipopette…
Mon épouse, qui est venue jeter un œil, lorsqu’elle réalise qu’elle a 40 litres de lait devant elle, à utiliser avant qu’il ne tourne, manque elle aussi de tourner de l’œil. Ressaisis-toi ma poulette, c'est rien. Bon…hé bien…elle est déjà dans ses petits calculs mentaux…elle va en distribuer un maximum.
« Demain je t’en remets deux bidons de plus si tu veux…te gêne pas…et après demain…et pendant deux mois comme çà… au moins », qu’il m’achève, mon voisin.
Alors là, c’est la panade. Non mais attends…il doit bien y avoir un moyen… Y a pas quelqu’un … ? Non, y a dégun. Au fossé. Le lait.
« La vache… Ouaip ! Comme tu dis. (C’est du lait de vache. Pas de chèvre).
Non mais je vous assure, il est sérieux, mon voisin. Moi aussi. Il ne plaisante pas. Moi non plus.
Jeter 5000 litres de lait, honnêtement, moi çà me tord. Quand je pense etc… aux gens qui n’ont pas les moyens etc… Et puis, c’est pour le principe. Assister, comme çà, impuissant, à l’holocauste de 5000 litres de lait. Là, quasiment sous mes yeux. Cà, c’est pas possible. Lui, mon voisin, semble envisager la chose avec sérénité : il a mal prévu son coup, trois vaches de trop… et voilà. C'est-à-dire que chaque année, il table sur trois bêtes malades ou mortes… Cette année, aucune.
Et… du fromage… Comment on fait du fromage… ?
C’est simple : il faut de la présure, on la met dans le lait, il se transforme en caillé, on l’égoutte, et on a du fromage. Voilà, c’est pas compliqué. Et il faut combien de lait pour faire un kilo de fromage… Environ huit à dix litres, selon que le fromage est frais, ou affiné. Hé ben… A 40 litres de lait par jour, comptez vous-mêmes, çà fait 4 kilos de fromage par jour. Mais qui va bouffer tout çà… Ah tu te démerdes, moi je fournis le lait. Pendant trois mois.
Oh putain… Cà y est, rien que d’accepter d’en parler, j’ai accepté de m’y coller. Il est pas con, le Zorba ? Hein dites, il est pas joli comme con, le Zorba ? Il n’a jamais fait un fromage de toute sa vie, et pourtant il en a fait des choses, il a jamais fait un fromage, il sait à peine si ce sont des vaches qui font du lait, et le voilà qui se met à en faire 4 kilos par jour… ! Sans même savoir à qui il bien pouvoir distribuer 4 kilos de fromage par jour ! Ah non mais vraiment ! J’espère qu’il y a un bon dieu pour les maboules. Et qui ne les laisse pas tomber.
Tiens, rien que d’y penser, je fatigue déjà. Je vous ferai la suite demain, il faut que je récupère.