Canon
Et voici que je me retrouve avec deux jardins : le mien, et celui que j’ai ouvert chez Belle-maman. C’est un potager, destiné à recevoir mes plants en surnombre. Comme si je n’avais déjà pas assez d’occupation avec son jardin de fleurs ! Mais c’était trop tentant, avec cette eau fraîche qui coule à mes pieds. J’ai même jeté un ponticule pour traverser le ru sans être obligé de me taper un saut de biche. Que je ne suis plus. Biche. Et pouvoir pousser la brouette sans tomber dans le cresson. Potager aux délicieux ombrages à certaines heures de calorinal, entre les peupliers.
Donc, j’y passais ma matinée, à planter des aubergines et des pastèques qui m’étaient en trop quand soudain, Boum !
Hé oui ! Belle-maman a un voisin qui aime le bruit. Je l’avais oublié, celui-là. A 200 mètres, à vol d’oiseau, ce type s’est retapé une fermette, entourée d’un petit hectare. Il possède, à ce que je puis en observer depuis le potager de Belle-maman, trois cerisiers et deux plants de fraises. Qu’il défend à coups de canon. Boum. Contre les piafs. C’est ce style de canon à carbure qui vous fout un pet régulièrement toutes les trois minutes. Mais un pet !
…Alentour, c’est plein de vergers. Et les agriculteurs du coin sont habitués aux piafs. Qui viennent casser la croûte. Ils n’installent pas de canons pour autant, ce serait la guerre. C’est la part des anges, qu’ils disent en rigolant. En effet, même une bonne équipe de geais chapardeurs bien entraînés met au moins dix jours pour vous nettoyer un cerisier. En fait, ils ne s’attaquent pas à un arbre mais à tous à la fois. C'est-à-dire que même en pleine forme, ils doivent se croquer à peine un pour cent de la récolte. Et encore, j’exagère. Quand on pense que certaines années, il reste sur les arbres jusqu’à vingt pour cent d’invendus… Les geais n’arrivent même pas à les finir !
Mais le voisin de Belle-maman, lui, pas question. De laisser bouffer quatre cerises par les geais. D’abord c’est à lui. Forboten.
Et moi, dans le jardin de Belle-maman, toutes les trois minutes, Boum. D’ailleurs à dix mètres de moi, il y a quatre cerisiers, aussi. Ceux de Belle-maman. Et je ne vois pas l’ombre d’un geai. Soit les geais ne fréquentent pas trop le coin, soit le voisin voit des geais en dormant. Et Boum ! Tant pis, il canonne. Au cas où. Qu’est-ce que ce serait si on voulait lui enlever son steak ! Il mettrait toute la vallée à feu et à sang. J’espère qu’il n’a pas aussi un demi-pêcher, une prune sauvage et un rêve d’abricot sinon on y a droit tout l’été.
Mais vous savez, moi je crois qu’il aime tout simplement le bruit. Une fois, lorsque je suis allé passer la tondeuse, toujours chez Belle-maman, il avait sa radio à fond. Mais alors à fond. Puisque je l’entendais à 200 mètres. Je sais, avec les technologies nouvelles, on peut mettre la radio jusqu’à deux trois kilomètres. Et empoisonner toute la paroisse. Mais à 200 mètres, c’est quand même pas mal. Il a une bonne radio. Meilleure que la tondeuse de Belle-maman, qui ne doit guère beaucoup s’entendre à 200 mètres. Si çà se trouve, je me suis dit, c’est parce que je passe la tondeuse, et qu’il n’aime pas le bruit, qu’il fait du bruit, avec sa radio à fond. Mais non. Un autre jour il avait sa radio à fond alors que je désherbais à la main. Cà ne fait pas de bruit, à la main. C’est bien qu’il aime le bruit ! Ou alors je fais un boucan d’enclume quand j’arrache les herbes à la main qui sait.
Je crois que lorsqu’il est là, chez lui, il met la radio à fond. Pour ne pas se sentir seul. Et lorsqu’il part bosser, il branche le canon. Juste pour savoir qu’il y a eu du bruit en son absence. Et que les geais ne lui ont pas piqué une seule cerise.
Ce n’est pas qu’il m’emmerde, non… J’ai l’habitude des bruits utiles. Il faut bien que les tracteurs fassent leur boulot de tracteurs, de temps en temps. En plus, chez moi, je les entends au loin, quand le vent porte, mais à peine. Et vu le prix du gas-oil, les mecs ne les font pas tourner pour rien les tracteurs, croyez-moi. Bref, je n’ai rien, mais rien contre les bruits utiles. Enfin, disons que sinon je déménagerais et puis voilà.
Mais là, c’est un bruit inutile. Autant le canon que la radio. J’ai aussi trois cerisiers près de la maison. Mais avec les geais on s’entend. Moi je bouffe les branches basses, et eux les hautes. C’est normal, ils ont des ailes, et pas moi. Et tout le monde est content.
Boum ! Toutes les trois minutes ! Non je n’ai pas de montre. Mais à l’estime, trois minutes. Peut-être un jour il me mettra les deux : le canon plus la radio à fond. Le silence doit l’angoisser je pense. Ou alors il ne supporte ni l’idée des geais, ni le luxe, celui du silence, allez savoir… Il a besoin d’être emmerdé par quelque chose.
Il y a vraiment des humains psychotiques.