Grandeurs
Le monde est bien trop vaste. Dieu a la folie des grandeurs. A quoi rime un si grand univers, je perds sans arrêt mes lunettes. Quel besoin avons-nous d’un univers aussi grand. La honte. Quel gaspillage. Alors que des gens manquent de tout. Et toute cette énergie, dépensée en pure perte. C’est humiliant, pour nous. Obligés d’en recueillir des miettes. C’est de la provoc. Il ne faut pas venir me raconter que dieu a fait l’univers pour nous. Ni nous pour l’univers. Dieu n’a pas le sens des proportions. Il a fait des microbes si petits qu’il nous a fallu le microscope pour savoir qui nous attaquait. En plus, dieu a fait exprès de faire un monde si vaste que nous n’en verrons jamais le bout. Comment voulez-vous… New-York est déjà à quarante jours de cheval, alors le bout de l’univers pensez donc. On ne sait même pas par quel bout le prendre. A supposer qu’il ait même un bout.
Je ne crois pas du tout que lorsque dieu a créé le monde, il ait pensé à l’homme. Au pauvre homme en tous cas. Si dieu avait pensé à l’homme, il aurait fait en sorte que la nature produise selon ses besoin : du poisson pané, des TGV, des jeux vidéo. Mais non, il faut que nous fassions tout nous-mêmes. Heureusement, il a pensé à faire des femmes. On a eu chaud. Car les femmes nous font oublier notre petitesse. Dans un monde aussi vaste. Enfin… une bonne idée de temps en temps…
Dieu n’a pas le sens des proportions, mais il n’a pas non plus celui des responsabilités. Connaissez-vous un créateur qui lâche sa créature dans la nature, comme çà, sans même un test de viabilité, avec ses tsunamis et ses séismes ? C’est de la folie pure. C’est vraiment un miracle que nous ayons survécu. Nous n’avions pas une chance sur mille au départ. Il faut vraiment que nous soyons bonnes pâtes. Et acharnés à vivre. Dieu nous créés, d’accord. Mais nous ne lui devons rien, au contraire : c’est lui qui devrait nous être reconnaissant, et nous rendre grâces tous les jours, de nous être débrouillés en dépit de ses pièges à cons. Qui donc a construit des routes, des ponts, des gratte-ciel… Pas lui. Nous. Ah on peut dire qu’il nous en a fait baver, dieu. S’il croit nous avoir fait un cadeau, il n’est pas gêné. Obligés d’aller bosser tous les jours. Et à peine cinq semaines de vacances par an… Parce qu’il aurait pu se démerder pour faire des années de six mois. Cinq semaines tous les six mois, est-ce trop demander ? On a le temps de respirer un peu. On ne demande pas l’impossible non plus. On s’en prend au gouvernement, mais c’est dieu qui est derrière tout çà.
Enfin je crois que dieu a fait à peu près n’importe quoi. Un monde beaucoup trop vaste, une nature bourrée de chausse-trapes… Pas étonnant que ce soit le bordel partout. En plus, il a fait un monde bien trop vaste, mais notre planète, elle, bien trop petite. On l’aura bientôt remplie. Et alors… ? On fera quoi ? On se bouffera les uns les autres ? Pas moyen de faire autrement. On n’osera pas se faire la guerre parce qu’on sera sûr d’y passer aussi, mais on vivra en conflit perpétuel, pour ceci ou pour cela. Charmant…
Je crois que dieu a fait tout son possible pour nous emmerder. La voilà, la vérité vraie. A quoi rime un univers aussi grand pour que soyons obligés de nous entasser dans des bidonvilles. A treize par pièce. En plus, çà porte malheur.
Par-dessus le marché, il nous a faits intelligents. Enfin à peu près. Pour que nous réalisions bien notre disgrâce. Les animaux, eux, ne sont pas intelligents : ils ne savent pas que dieu existe et que l’univers est aussi vaste. Est-ce qu’ils sont obligés de faire des guerres de religion, eux ? Jamais de la vie. Nous si. Des guerres et des révolutions sans arrêt. Pour dire que dieu est grand, et que celui qui n’est pas d’accord, couic. Enfin je ne veux pas me perdre dans les détails, surtout ceux d’un univers aussi grand, mais la moitié aurait amplement suffi. Le reste, c’est de la vanité, de l’arrogance. Non mais quelle morgue. Créer un truc aussi démesuré sans aucune raison, moi çà m’inquiète. Moi çà ne me gênait pas, de savoir que l’univers est deux fois plus petit. Et alors… Cà nous fait une jolie gargoulette, qu’il soit si grand. Tiens, à propos de gargoulette, est-ce que la mienne a besoin de faire cinq millions de mètres cubes, pour me taper mon gorgeon de rosé bien frais quand je suis au jardin ? Si ce n’est pas débile, de telles dimensions ! Sans compter justement qu’il peut nous arriver à tout instant un astéroïde géant surgi d’on ne sait où, tellement c’est grand. Et alors, adieu la gargoulette.
Honnêtement, moi, dans cette immensité, hé bien je ne me sens pas tranquille. Un dieu qui, à ce point, est dépourvu du sens des proportions, est capable de n’importe quoi. Et pas que du meilleur. Que voulez-vous, je suis d’un naturel méfiant, moi, pour tout ce qui touche à dieu. Après tout, les hommes font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont sous la main. Au fait, où ai-je encore mis mes lunettes…