Hold-up
Ce jeune homme de 17 ans pénètre dûment ganté et cagoulé dans un bar-tabac d'Evry et s'empare de la caisse sous la menace d'un pistolet d'alarme. Un classique. Mais voilà que le patron et deux clients, profitant d'une seconde d'inattention du loubar de bar – peut-être comptait-il sa recette – lui sautent sur le paletot, le désarment, et lui reprennent la caisse.
Comme on sait, je garde la nostalgie de l'un des métiers de voyou que j'aurais aimé exercer : avocat. Ah quel pied je me serais pris, à plaider les affaires les plus pourries ! Fofana m'aurait peut-être intéressé. Faut voir. Faudra que j'y réfléchisse. Mais là, un minable braquage aussi foireux, c'est dans mes cordes. Je suis sûr que le client que je défends prend le maximum de la peine. D'autant que dans le cas qui nous occupe, c'est la mère du jeune malfrat qui dépose plainte pour violence, si si, vous avez bien lu, elle ne supporte pas que son chérubin ait été contrarié par le patron de bar et ses acolytes. Le patron de bar a repris à son fils la caisse de vive force. De vive force, c'est de la violence, pas du violoncelle.
« Monsieur le Président, le vice-Président, monsieur l'entraîneur, messieurs les jurés, monsieur le greffier, messieurs les journalistes et madame la concierge (je salue tout le monde pour me les mettre dans la manche, de laquelle j'époussette tout le Tribunal. Cà me plaît bien, çà, de jouer de la cape comme aux arènes, d'entortiller une véronique olé...). J'accuse le taulier du bar-tabac qui, aidé de deux hommes de main, a sauvagement agressé mon client dans l'intention de lui dérober une caisse qui lui appartenait en propre dès l'instant qu'il en eut pris garde et possession (et toc, là je plante le décor, j'installe l'angoisse).
A trois contre un, messieurs les jurés ! Que dis-je, contre un ! Contre une demi-portion, non mais regardez-le, le gringalet ! 17 ans ! Rendez-vous compte un peu de l'inégalité des chances. Que peut faire un microbe contre trois brutes déchaînées ! Et où se trouvaient-elles, ces trois brutes ? Voulez-vous me le dire, Monsieur le Président ? Dans un troquet ! Et pour quoi y faire ? Sucer des glaçons ? Non, messieurs les jurés, pour s'y bourrer la gueule ! Se mettre torchon ! La voilà, la vérité. Que l'on s'est bien gardé de faire souffler dans le ballon, hein, les trois voyous, là, on fait moins les fiers, hein ? Combien aviez-vous de canettes dans le cornet, hein ? Trouvez-vous normal, monsieur l'entraîneur, que trois personnes prises de toute évidence en flagrant délit de consommation d'alcool puisqu'elles se trouvaient dans un bar, ne soient pas passées à l'éthylotest dès lors qu'elles ont commis un trouble à l'ordre public ? Vous voyez que l'affaire est très mal engagée pour nos trois présumés coupables. Ces trois ignobles individus prétendront bien sûr que mon client – qui passait par là avec sa cagoule qui je vous le rappelle est une tenue tout à fait traditionnelle pour un jeune et je suis sûr que vous êtes pour le respect des traditions, et dont ils affirment sans vergogne qu'il était armé jusqu'aux dents d'un pistolet d'alarme... non mais pourquoi pas d'un RPG7 tant qu'on y est... - leur aurait dérobé leur misérable caisse qui contenait quelques thunards tout au plus. D'abord, qu'est-ce qui prouve que cette caisse leur appartenait, hein ? Qu'est-ce qui prouve ! Et non contents de lui arracher cette caisse des mains, ils la lui prennent de vive force, occasionnant à mon client de terribles traumatismes dont on sait qu'il ne se remettra que difficilement. Quoi, quel certificat médical... pour quoi faire, un certificat médical ! Lui ont-ils, oui on non, pris sa caisse...? Bon, alors... Comment voulez-vous piquer une caisse à quelqu'un sans lui occasionner un traumatisme. Au moins psychique ! Savez-vous combien de temps mon client s'est trouvé dans l'incapacité de travailler...? Oui... d'accord... il était en vacances. Mais combien d'étudiants prennent un job d'été pour financer leurs études, combien ! Encagoulés, parfaitement, messieurs les jurés. Pourquoi une cagoule ? Je porte bien une soutane, moi. Cà me va bien non, vous ne trouvez pas ? Et hop, manoletina à droite, enchaînée d'un derechazo de faena à gauche, pirouette, et je finis...drapé dans la muleta. Oooolé...
Et encagoulé pour quoi, messieurs les Présidents et vos saintetés les jurés...? C'est là que l'on voit tout le courage qu'il faut à nos petits jeunes pour sacrifier leurs vacances à leur avenir... ! Pour bloquer son lycée afin que justice se fasse. Hé oui, messieurs de la Cour, la vie n'est pas un ruisseau peinard pour tout le monde... Mais bon, on s'en fout, ce qui compte, c'est que mon client ait été sauvagement frappé par une clique d'adultes en goguette qui cherchaient une caisse afin de payer leurs consommations d'ivrognasses.
C'est pourquoi et dans la foulée, je demande la peine maximale et incompressible envers ces trois malfaiteurs et je ne doute pas un instant Messieurs les entraîneurs que vous suivrez mes réquisitions en vue de protéger l'orphelin des exactions de ces vieux pochetrons qui ne reculent... comment çà, il n'est pas orphelin...? Mais c'est tout comme, messieurs les jurés, c'est tout comme, sa mère, ici présente, risque d'en mourir de chagrin, d'avoir vu son fils chéri traîné par les cheveux dans ce lieu de perdition... évidemment, qu'il n'a plus ses cheveux, il les a rasés, c'est le choc psychique.... Il voulait aussi se raser les oreilles, remets ta cagoule, mon petit...
Mais où va-t-on, messieurs les agresseurs, zut les assesseurs, j'ai la langue qui a fourché, si on ne peut plus déambuler avec sa cagoule et son pétard dans les rues de la République. Combien faudra-t-il qu'il y ait de tués par pistolet d'alarme pour que l'on puisse tranquillement braquer...heu pénétrer dans un bistrot et boire en paix sa limonade. Je réclame donc, outre les dépens bien sûr et les dommages et intérêts que je fixerai à la modique somme symbolique de quarante millions d'euros – j'aurais pu notez bien en demander 80 mais je vous emballe le tout pour 40 et c'est dit, tope là – la restitution de la caisse à mon client. Ainsi que des excuses pour le molestage et les troubles de jouissance qui risquent de gâcher son début de carrière. Non mais sans blague. On se croit tout permis dans les troquets.
Avec çà, si ma cliente n'est pas contente, hein.