Justice
Un malfrat s'introduit dans les locaux d'une entreprise et, pour plus aisément embarquer un maximum de marchandise, il utilise un chariot élévateur qui se trouvait là. On voit que notre homme ne fait pas dans le détail. C'est un grossiste du hold-up. Mais au cours de sa manutention, il se blesse. C'est le drame. Pas pour notre déménageur monte-en-l'air, non. Après tout, c'est bien fait pour sa gueule. Le chariot élévateur ne l'a pas appelé, tout de même. C'est le drame pour le patron de la boîte car l'indélicat porte plainte. Pour s'être blessé lors de l'utilisation d'un engin de travail.
Non, je ne vais pas vous faire le coup de l'avocat-catastrophe car, dans cette affaire, j'eusse plaidé en faveur du chef d'entreprise, pas pour le malfrat car je n'aime pas les cloches. Se blesser en utilisant un chariot élévateur ! Non mais...! Faut le faire exprès ! Je parie que le mec n'avait même pas son permis de cariste.
Récapitulons : si un voleur se fait arrêter par la police, il est présumé innocent. Nous sommes bien d'accord... En revanche, si ce voleur se fait mal en vous volant, vous êtes présumé coupable. Il vous incombe, à vous et à nul autre, de veiller sur la sécurité de votre voleur. Dès l'instant que vous ne vous conformez pas à cette obligation légale, vous êtes marron.
La vie de voleur, de nos jours, est une sinécure. Le voleur est assuré de la protection de sa victime. C'est pas une belle vie, çà...? Vous êtes voleur. (Non c'est une supposition). Vous jetez votre dévolu sur une résidence quelconque et vous vous pointez pour la cambrioler. Au moment d'ouvrir la porte qui, comme par hasard, résiste, vous vous arrachez un ongle. Quoi, çà peut arriver, quand on est mascagne ! Priez le ciel pour tomber sur un cambrioleur adroit ! Dix jours d'invalidité, d'arrêt de travail. Ben oui, voler c'est un travail de présumé innocent. Et avec un ongle arraché, forcément, vous allez manquer de doigté, pour faire la combinaison d'un coffre. N'hésitez pas : déposez une plainte contre le propriétaire qui a tellement blindé sa porte que vous vous y êtes arraché un ongle. Vous avez gain de cause. Pourquoi ? Parce que vous, le malfrat notoire, au casier judiciaire rempli comme un listing d'ordinateur, vous êtes présumé innocent alors que le citoyen lambda, qui n'a jamais grillé un feu rouge, est présumé coupable. Coupable de tout, bien sûr, notamment d'avoir tellement blindé sa porte pour empêcher les présumés innocents de se rendre nuitamment coupables d'un vol avec effraction. Non mais vous le croyez, çà ? Vous ne le croyez pas ? Vous avez tort. Vous avez tort, c'est normal, vous êtes présumé coupable.
Viendra un moment où le cambrioleur vous annoncera à l'aide d'un bristol qu'il a jeté son dévolu sur votre résidence en vous précisant la date et l'heure de sa visite. Et vous, vous aurez intérêt à lui ouvrir toutes grandes les portes de votre demeure, retirer de son passage tous les objets contondants, qu'il n'aille pas se faire mal, ce con, et même lui préparer un chemin de pétales de roses jusqu'au coffiot, dont vous aurez préalablement pris soin d'ouvrir la porte blindée, on sait jamais... Mais renseignez-vous quand même, informez-vous – avec la justice, allez comprendre... – pour savoir si vous avez le droit de vider votre propre coffre avant sa visite car vous savez, trouver un coffre vide risque d'indisposer gravement le voleur, notre présumé innocent. Ben oui, innocent, car lorsqu'on projette de dévaliser un coffre, c'est bien qu'on le croit plein ! Et vous, vous le videz ! Vous profitez du fait que vous ayez la clé pour le vider ! Vous croyez que c'est juste, çà ? Vous ne voyez pas qu'à la vue insoutenable d'un coffre vide, il tourne de l'oeil ? Alors là mon bonhomme, vous êtes bon. Traîné comme un malpropre que vous êtes par la famille du carambouilleur devant les tribunaux pour lui avoir provoqué, sciemment, une embolie gazeuse en lui montrant un coffre vide !
« Enfin, monsieur le coupable, vous dira le juge, vous pouviez bien vous douter qu'en vidant votre coffre juste avant la visite d'un innocent voleur qui de surcroît prouve sa bonne foi en vous avertissant de sa visite, vous portiez atteinte à son intégrité psychique, non ? Point n'est besoin d'être grand clerc pour se douter du malaise qu'il allait faire. Par dessus le marché, vous ne pouvez nier qu'il y ait eu préméditation, puisque vous vidâtes votre coffre, comme par hasard, juste avant sa visite ! Je retiendrait donc également à votre encontre la qualification de racisme aggravé puisque votre innocent voleur est de confession bouddhiste. C'est pas de pot, avouez ! Là vous allez charger mon ami, je vous le dis.