Histoire dans l'histoire
Georges et georgette sont mari et femme . Cà ne s'invente pas. Georgette n'a qu'une dent et prononce : Vorve, et Vorgette. Georgette écrit des chansons. Plus exactement : Vorvette écrit des fanfons. Mais elle n'a pas été fanteuse car pour fanter, il faut couffer. Georgette a passé son enfance en Afrique, au temps des colonies et a failli être mariée à un potentat local qui avait déjà trois épouses, puis elle a attrapé une fièvre ce qui fait qu'elle n'a jamais pu travailler. Enfin c'est ce qui ressort de ses explications lorsqu'elle évoque sa vie mais une chose est sûre : à finquante ans, elle est arrivée vierve au mariage avec Vorve. D'ailleurs Vorve, qui a dix ans de moins, a été prévenu : à partir de foifante ans, tu ne me toufferas plus. Sinon, Georgette dessine aussi des dentelles sur papier. Elle en a un plein cahier d'écolier. Mais elle ne les réalise pas elle-même. Pourquoi? Ben on n'arrive pas à savoir.
Ah oui, j'oubliais : georgette a un problème . De temps en temps, elle part à pied sur la route, n'importe où, sans savoir où elle va, et elle ne se souvient plus où elle est. Elle ne sait pas revenir. Alors Georges doit aller à sa recherche, n'importe où...à moins que quelqu'un connaisse Georgette et la lui ramène. Ben oui, c'est pas marrant tout çà.
Georges est facteur retraité. Ils vivent dans un camping-car et se déplacent régulièrement. La plupart du temps ils vont en Avignon car Georges est adepte du Christ de Montfavet. Qui s'appelle Georges aussi. Cà ne s'invente pas.
Mais Georges - enfin le nôtre - s'est confectionné une croyance à sa propre mesure. A sa pogne, si l'on peut dire. Il prend ce qui lui convient dans chaque métaphysique et s'en fait un ésotérisme très personnel. Par exemple, chaque matin, hiver comme été, avant le lever du soleil, il sort de son camping-car une table, une chaise, qu'il installe face au levant, qu'il pleuve ou qu'il vente, et il attend. Il attend que le soleil commence à rosâtrer l'horizon, il étend les bras, et remercie la conscience de l'eau, la conscience de l'air, la conscience de la terre, et d'autres consciences encore, on n'en a jamais vraiment fait le compte, note sur son calepin heure et position du soleil, puis continue sa prière en débitant des phrases que nul ne comprend, lui peut-être, en tous cas on le souhaite.
Mais Georges est un gentil garçon. Ferait pas de mal à une mouche, même insistante, incapable de la moindre entourloupe. Ce serait plutôt le contraire. Le problème avec Georges, c'est qu'il est endetté jusqu'au cou parce que tu comprends, il a acheté son camping-car d'occasion à crédit, l'année suivante il l'a changé pour un autre, alors il a fallu ajouter un autre crédit, et l'année d'après pareil, autre crédit, en plus il a des cartes de crédit renouvelable chez Carrefour, chez Machin, chez Chose, bref presque toute sa retraite passe en cradits et il est empégué pour dix ans. Jusqu'à soixante dix ans donc. Et Vorvette qui voudrait bien un pied-à-terre. Quelque chose de stable quoi. Mais comment faire, payer un loyer avec tous ces crédits ? Il est coincé quoi. Et bien avant dix ans, son camping-car ne vaudra plus un clou. Goerges prie sans doute la conscience de l'eau, mais ces choses-là, il en est conscient aussi, faut pas croire.
Le problème avec georges, c'est que si on lui donne un conseil, il dit oui mais finalement n'en fait qu'à sa tête. Enfin plus exactement il écoute les conseils de la conscience de l'air. Alors rien n'est simple avec Georges. Quand tout pourrait le devenir. Mais bon, il des êtres pour lesquels la simplicité serait exténuante. C'est çà le problème avec Georges.
Un jour d'été, Georges tombe par hasard sur un vieux copain d'école. Ils ne s'étaient pas vus depuis au moins...Oh oui, ben t'as qu'à compter. C'est çà, plus de quarante ans... Et tu te rappelles, les concours à qui pisserait le plus haut, sur l'ampoule des WC, à l'école ? Devait pas y avoir le jus, sans doute. Et quand on faisait tourner les aiguilles de l'horloge de l'église au lance-pierres...? Et quand...
Georges sait tout sur tous. Facteur, tu penses. Et Untel, qu'est-ce qu'il est devenu ? Suit toute l'histoire d'Untel, depuis les mérivingiens...
Dis donc, dit Georges à son copain, tu sais les gens n'aiment pas voir un camping-car trop longtemps au même endroit. Sauf dans les campings bien sûr. T'as vachement de place toi. Tu me laisserais pas m'installer, une semaine, dans ton coin. Tiens près du lac, là... C'est chez toi, çà. Cà gênerait personne.
- Mais bien sûr, je te tire une ficelle et t'as l'électricité. Pour l'eau t'as la source. Et puis pour les fruits et légumes, t'as qu'à te servir. En plus tu peux aller pin...faire l'amour dans la pinède. Rigolard le mec.
-Et c'est bio...? Elle est potable...? Car Georges est très à cheval sur l'écologie. Evidemment, avec sa religion.
Et voilà notre Georges, installé chez son copain, avec sa georgette. Comme il n'a rien à foutre de la journée, à part remercier le matin la conscience de ceci celà, il vient causer un peu avec son copain, qui l'a vraiment à la bonne, sacré Georges, c'est bien toi qui pissais le plus loin quand même. Comment tu faisais, tu te la pinçais ou quoi ?
Sauf que lui, le copain,, il s'accroche de toutes ses ventouses au réel, et ne le lâche pour rien au monde. Alors il écoute avec patience les élucubrations ésotériques de Georges, devant un petit rosé bien frais avec des olives anchois, pas pour Georges, jamais d'alcool, de l'eau. - Tu me fais peine là, tu sais, de l'eau, tu crois que c'est chrétien çà ? - Bien sûr que c'est chrétien... Ils comparent leur ventre. Celui du copain est musclé cadédiou comment tu fais t'étais pareil à vingt ans. Celui de Georges, y a un peu de laisser-aller quand même, mais c'est normal, avec l'âge... Et invariablement, la conversation revient au petit vélo de Georges : la conscience de ceci celà. C'est çà le problème, avec Georges. D'ailleurs tu sais, en 2016, la Terre va s'arrêter de tourner pendant trois jours, et ensuite elle repartira, mais à l'envers. - Enfin Georges, réfléchis, si elle arrête de tourner trois jours, çà n'en fera qu'un, mais de 72 heures, tu peux te la vriller comme tu veux. Georges est déstabilisé. Et puis tu sais, si elle repart à l'envers, c'est tout qui sera à l'envers, au lieu de manger, on va vomir... Georges n'avait pas bien mesuré, en effet... Mais le lendemain, la même histoire revient. C'est le problème avec Georges. - Tu vois cet arbre, dit georges, hé bien c'est un coq. - Ah bon ? Comment tu vois çà ? - Ben, je vois un coq. Dans une autre vie il a étét un coq. Epuisant.
Le problème avec Georges c'est que sur le coup, il semble comprendre les choses, mais le lendemain tout est à refaire.
-Tu sais, lui dit un soir son copain, je crois qu'à un moment tu as été très déçu par la vie, et depuis, tu te réfugies dans l'ésotérisme. Tu as toujours 12 ans. Et comme ta paye est toujours tombée tous les mois, sans que tu aie à te préoccuper d'aller la chercher, tu es resté dans la pensée magique, la peinarditude du n'importe quoi çà marche.
- Ouais, t'as sans doute raison, répond Georges tristement. Mais le lendemain, Georges n'a pas réfléchi. En tous cas, pas à çà... C'est le problème avec Georges.
Au bouit d'un moment de ce régime ésotérico-bouddho-christique, le copain finit par devenir un peu nerveux. Surtout que Georgette, c'est n'importe quoi elle aussi, enfin passons...
Mais bon, Georges aurait plutôt besoin d'un coup de main. Sauf qu'on aide pas les gens malgré eux.
Le copain a dû se dire, à un moment, un truc dans ce genre : Attends mon lascar, je vais t'en servir une de pas dénoyautée que çà va te faire réfléchir, un peu. Et dès le lendemain, il entreprend Georges, mine de rien : Il m'est arrivé une fève, cette nuit... Tu vas pas y croire. Ah bon ? Ah bon ?
Je dormais sur mon lit, à poil, avec ce calorinal tu penses, tout d'un coup je me réveille : 3 heures du matin. La lumière allumée. Je me redresse un peu, et qu'est-ce que je vois ? C'est moi qui illuminais. Tout mon corps était fluorescent. J'éclairais toute la chambre. Nom de dieu je me lève,, je file vers le couloir, pour pas réveiller ma femme, avec cette mumière... Pas de doute, c'était bien moi qui éclairais. Je passe dans la cuisne, pareil, la lumière en pleine nuit. Cà alors... Je commençais à être inquiet tu penses. Et qui sait si j'éclaire loin ? que je me dis. J'ouvre la porte, je sors dans le jardin, j'éclairais jusqu'à l'arbre là-bas, celui qui est un coq, tu vois ? A peu près sur un rayon de 20 m. Mais alors c'est bizarre, c'est comme si j'avais eu un variateur à l'intérieur : la lumière s'intensifiait, puis diminuait, puis s'intensifiait à nouveau...
Georges en avait les larmes aux yeux. C'est çà le problème avec Georges, il est sensible.
- Attends, attends, c'est pas fini : je me dis bon, comment je vais m'éteindre maintenant ? Parce que si j'éclaire encore au matin, ils vont me mettre dans le journal. Et si je prenais une douche, qui sait, on sait jamais... Oui mais j'ai pensé aussitôt (et la lumière ouafff!), çà risque de faire péter les fusibles. Et le mien avec. Tu comprends... Georges avait les larmes aux yeux.
Alors j'ai pensé à boire un verre d'eau d'abord, par mesure de précaution. Faut pas faire n'importe quoi dans ces cas-là tu comprends. Je me sers un verre d'eau, j'en bois une petite lampée : Oh cacaragnol, que çà pétillait dans ma bouche dis donc. Comme l'eau gazeuse. Que çà me détartrait les dents. Quand j'ai recraché, j'ai vu des tout petits bouts de tartre fluorescents dans l'évier. Pas question de prendre la douche hein, çà m'aurait bien décollé les os.
Bon, tu me connais, je panique pas facilement. Oui, oui, çà c'est vrai, les larmes aux yeux.
Je ressors, je vais vers le levant, comme tu fais, je lève les bras et je dis : Esprit lève-toi, mais avec la voix comme çà tu vois, Esprit lève-toi. Pour voir s'il se passait quelque chose d'anormal. Et j'entends des coups sourds, boum...boum... Cà venait de ton camping-car. Je descends -j'y voyais comme en plein jour pardi - et à mesure que j'approchais, boum...boum... Cà venait bien en effet de ton camping-car fan de pié. Je m'approche encore et à travers le rideau, qu'est-ce que je vois à l'intérieur ? Toi...en lévitation, qui te cognais au plafond. Ouh macarel que je me dis, si je m'éteins d'un coup, il s'espadaffe par terre de là haut. Je me tourne aussitôt vers le levant et je fais : Esprit, couche-toi. Et toi, tranquille, tu redescends doucement sur le lit. T'as rien senti ? Tu t'es aperçu de rien ?
Non...non... Georges réfléchissait à toute vitesse. Il aurait bien voulu se souvenir de quelque chose. Mais il était honnête...non, il ne se souvenait pas. Non, j'ai beau chercher... Mais c'était sûrement l'émotion qui l'empêchait de se souvenir.
Bon, continue le copain, mais c'est pas tout çà. Il fallait bien que je trouve le moyen de m'éteindre...
- Tu veux que je te dise, le coupa Georges, il n'y a que trois ou quatre personnes sur la planète capables de faire çà. Trois ou quatre Rimpotché, pas plus. Et c'est la première fois que çà t'arrive ? Cà t'est peut-être arrivé sans que tu te réveilles...
Alors écoute bien , j'avais remarqué pendant tout ce temps que plus je pensais, plus je m'allumais. Et donc, je me suis dit : si je reste tranquille, sans penser, je devrais m'éteindre.
- Eh oui, c'est logique.
-Donc je suis remonté vers la terrasse, et je me suis mis sur le hamac, tranquille, pour faire le vide. Alors la lumière diminuait en effet, mais chaque fois que je pensais tiens, çà diminue, hop, çà augmentait. Pas facile hein ? Tu vois le biais. J'ai dû m'y reprendre à srpt ou huit fois pour que çà marche. Et pour finir, je me suis assoupi et quand je me suis réveillé, j'étais complètement éteint.
Georges n'en pouvait plus. Il en pleurait de joie. Je le savais que tu étais un être de lumière. Cà se voit (comme le coq pensa le copain). Tu as reçu la révélation de toi-même. Tu...
-Attends Georges, écoute-moi bien : réfléchis à ce que je viens de te dire, hein et on en reparle...
Finalement, le copain a baissé les bras. Il n'a pas eu le courage... Ou la longanimité. Pourquoi briser les rêves qu'on fait naître...
Georges est reparti. Il distribue des fascicules ésotériques sur les parkings de supermarchés, enfui vers d'autres émerveillements... Georgette est sortie, s'est perdue, elle est passée sous un train. Cà ne s'invente pas.