L'enfance d'un super-chef
Philippe pissa au lit jusqu'à l'âge de quinze ans. Son père le tabassait. On ne sut jamais si son père le tabassait parce qu'il pissait au lit, ou s'il pissait au lit parce que son père le tabassait. Tout môme, il partait chaque matin à l'école les fesses encore brûlantes de la raclée reçue, et ses larmes séchées, il n'y pensait déjà plus. Phil était l'enfant le plus vif de la cour de récré, et le soir venu; s'endormait comme un plomb. Et il pissait au lit. En classe, il lui arrivait de rêvasser, ou d'avoir la tête vide, mais il enregistrait tout ce qui pouvait lui éviter une mauvaise note, c'est à dire une raclée. Sinon, Phil ne pensait pas. Ne se souvenait pas. Autre bizarrerie de Phil : il ne savait jamais à quel moment de la journée on était. A midi, il ne savait pas si on sortait pour la récré ou pour aller manger. Le temps n'avait pas de durée... Plus tard, les fessées se muèrent en tabassages. Dès que son père l'éveillait en tirant avec brutalité les couvertures, il passait en une seconde du sommeil le plus profond à la tension la plus frénétique qui le dressait, essayant de parer les coups de ses avant-bras. Et il parvint bientôt à ce résultat très étonnant : il déviait les coups en simulant de les encaisser. Pour ne pas énerver son père davantage. Il geignait, mimait la douleur, jusqu'à ce que le père eût tourné les talons. Puis il se préparait pour l'école et dès que le tremblement se calmait, il n'y pensait plus. Et nul ne savait à l'école qu'il pissait au lit. Heureusement pour lui. Il y aurait sûrement perdu tous ses copains. Certains jours, il pouvait encaisser jusqu'à deux, trois raclées... Cà n'avait rien de rarissime. Pour un oui ou un non. A l'école, il avait peur des bagarres. Enfin de la violence, plus exactement. Mais enfin on sait bien ce que sont les récrés. On s'attend même à la sortie, là encore, pour un oui ou un non. Il empruntait alors un chemin détourné, prêt à cavaler si l'autre l'avait deviné. Mais la plupart du temps il ne se passait rien. C'était déjà oublié. Et lorsqu'il lui arrivait de se trouver coincé, comme avec son père dans la chambre, il était simplement parvenu à se rendre intouchable. Phil ne pouvait pas frapper. Il n'était pas entraîné à çà. Ne savait pas encore ce que c'était, à quoi cela pouvait ressembler. Le frappeur, c'était l'autre, par nature. Lui, il était le frappé. Mais pour ce qui est de parer les coups, il les voyait venir avant même qu'ils fussent partis, dans le regard de l'autre. Et même sans celà, son intensité nerveuse était telle que chaque coup était stoppé net d'une manchette. D'abord la peur, de la violence, puis l'action, où plus rien ne passait son rideau défensif, concentré qu'il était sur ce qu'il devait faire. Et l'oubli, aussitôt. Dans la second suivante il n'y pensait plus. Il aurait presque tapé amicalement l'épaule de l'agresseur si ce dernier l'avait permis. Il dormait sur un lit de camp. Cà évitait de pourrir les matelas. L'hiver c'était pas chaud. Mais comme il s'endormait très vite...sans penser. Son père lui attachait le soir une cordelette à la cheville, qui allait jusqu'à la chambre des parents. Au milieu de la nuit, il tirait dessus pour le réveiller. Mais le lit de camp glissait sur le parquet et venait se coincer contre la porte. Alors la comédie pouvait se dérouler en pleine nuit s'il avait déjà pissé au lit. Mais de toute façon, au matin, c'était fait. Phil gardait un souvenir très net, lui qui oubliait tout : il se réveillait d'un coup, debout au pied de son lit, sa chaussure à la main, en train de pisser dedans. Et sa mère qui s'écriait (c'est ce qui l'avait réveillé) : "Mais non, pas dans ta chaussure enfin...!" Puis elle se mettait à rire... Phil était un garçon gai et ouvert. Aussi gai et ouvert que s'il n'eût jamais pissé au lit, que s'il n'eût jamais reçu de raclée. Puisqu'il les oubliait aussitôt et n'y pensait plus. Il ne concevait sans doute pas un jour sans raclée, mais cinq minutes après elles n'existaient plus : il suffisait qu'il eût repris souffle et se fût en même temps rasséréné. Il ne pensait pas. Ne pensait que l'immédiat, l'indispensable. On l'avait présenté à des docteurs, et même des guérisseurs. En douce, sans que son père le sût. Rien n'y fit évidemment. Il apprit même qu'on appelait celà "incontinence d'urine". Et même "énurésie". Il savait donc qu'ailleurs dans le monde, celà existait. D'autres pissaient au lit. Recevaient-ils des raclées ? Impossible de savoir. Cà passerait à la majorité. Voilà tout. Quant aux raclées, c'était embêtant bien sûr, mais bon... Cà ou autre chose. Son père commençait même parfois à s'armer d'un bâton. Mais c'était pareil. Il faisait glisser le bâton et l'amortissait où il voulait. L'épaule ne risquait rien. Ni la fesse. Un jour pourtant, faute d'attention, il reçut un coup sur la pommette. Oh déjà un peu amorti, trois fois rien, il ne faut pas exagérer non plus. En appuyant avec son doigt il sentait une petite douleur. Rien quoi. Mais en même temps se forma cette idée dans sa tête, lui qui ne pensait jamais plus loin : il allait affronter son père. Il avait quinze ans. C'était les grandes vacances. Et il allait affonter son père. Pas lever la main sur lui, non, bien sûr. Cà, c'était impossible. Si çà se trouve, cette idée ne lui vint même pas. Mais il allait empêcher son père de lever la main sur lui. De face, debout, et rien qu'avec des manchettes bien placées. Il fallait lui faire comprendre que le taper ne servait strictement à rien. Que c'était fini. C'était fini. Phil pensait ainsi : c'est fini. Terminé. Même réveillé en sursaut, sa tête serait aussi claire qu'en pleine journée. Claire n'était pas le mot. Mais bon. Claire, quoi. Le lendemain matin, son père tira violemment les draps : le lit était sec. Il repartit. Phil se leva, la tête claire. Il n'avait pas pissé au lit. Il ne le savait pas encore mais il ne pisserait plus jamais dans son lit. Il était guéri. Sauf qu'il ne savait pas. Sa pensée d'affronter son père demeurait intacte. Ce serait donc demain. La frayeur bien sûr. Mais l'idée ne le quittait plus. C'était fini, les tabassages. Fini. Terminé. Pas besoin de penser plus loin. Un soir il fit le mur. Il avait juste envie de passer une soirée avec une copine très jolie. Pas question de demander une autorisation de sortir le soir, bien sûr. Il avait juste envie de çà, et il y pensait, voilà tout. Phil se mettait à penser. Lorsqu'il rentra, vers une heure du matin, son père l'attendait. Phil fit aussitôt demi-tour lorsqu'il l'aperçut et repartit dans la rue, mais son père gueula : "Viens ici !", en pointant son pied de l'index. Phil se retourna lentement et il pensa, bien clair, ainsi : j'ai peur, mais tu veux que ce soit maintenant ? Ici ? Alors c'est maintenant. Ici. Il referma lui-même la porte et fit face, taille presque égale. Son père se rua, et acheva son élan contre la porte. Immédiatement la mécanique s'enclencha. Chaque coup fut cassé proprement à sa naissance, et retombait en poussière. Et plus le père préparait son coup, plus vite il était bloqué. Le père s'arrêta, livide, impuissant. Puis il tourna le dos et se désintéressa de Phil. Le lendemain matin Phil fut convoqué dans le bureau du père. Sinistre. Pompeux. Un bureau noir style empire. Le père était assis, Phil resta debout, piqueplanté. "Tu fais ta valise. Je te chasse. Et je te maudis, toi et ta descendance". Phil enregistra les mots mais ne les comprit pas. Il ne pensait pas encore assez vite. Ce fut sa mère, même pas en larmes car celà aurait déclenché une colère du père, qui prépara sa valise, et le conduisit, en voiture, chez ses grands-parents. Ainsi se referma l'enfance et s'ouvrit l'avenir de Phil, sans un sou en poche, juste l'idée d'aller jusqu'au bac. Il ne pissait plus au lit, et s'était mis à penser. Tout ce qu'il lui fallait pour vivre et supporter. Il ne revit plus jamais son père.