Rêve
"Tu ne devineras jamais ce qui m'est arrivé cette nuit", me dit un copain. Que voulez-vous qu'il arrive la nuit à un type sans histoire, comme moi ? "Tu t'es levé pisser trois fois" lui affirmai-je. "Non, j'ai rêvé que j'étais toi". Ah ah, très drôle. Je ris jaune. Car bien sûr je commençai à me demander si j'étais moi, ou si j'étais son rêve. Qui me dit qu'il n'est pas encore en train de rêver ? Et qui me dit qu'il est mon copain ? Et qui me dit que ce n'est pas moi qui rêve que mon copain me dit qu'il rêve qu'il est moi ? Peut-être mon copain est-il un quidam, que je ne connais pas, peut-être même d'un autre monde, et qu'il rêve qu'il est Zorba, dans ce monde-ci. Et qui rêve qu'il dit à Zorba : j'ai rêvé que j'étais toi.
Oula... Terrain glissant... C'est un monde de poupées russes qui s'encastreraient les une dans les autres comme des ectoplasmes. Et cependant je ne puis exclure cette possibilité. Le rêve peut être aussi prégnant que a réalité. Surtout si la réalité est un rêve. Le sens commun veut que l'on fasse la différence entre rêve et réalité. Mais lorsqu'un copain vous dit j'ai rêvé que j'étais toi, on se dit que çà pourrait être réel, pourquoi irait-il inventer un truc aussi saugrenu ! Pour vous foutre les chocottes ? Ah bien, c'est réussi !
Qui nous dit que l'univers n'est pas une série d'univers sur plusieurs dimensions qui s'encastreraient les uns dans les autres sans pouvoir communiquer entre eux pour la simple raison qu'ils seraient basés sur des constantes différentes. Des structures mathématiques différentes, comme lesdites poupées russes qui se contiennent les unes les autres parce qu'elles n'ont pas la même dimension mais qui ne se mélangent pas, dont les électrons ne passent pas de l'une à l'autre ?
Si je ne suis que son rêve, je suis en quelque sorte une créature de son esprit ! Du coup je me mets à regarder bizarrement ma femme. Je ne peux tout de même pas lui demander si elle est bien certaine de... ben de se mélanger avec moi. Elle ne va pas me répondre : non, je te trompe avec Gérard ! Quoique. Elle pourrait aussi bien être la femme de mon copain...qui rêverait qu'il est Zorba...et dans ce cas mon copain serait cocu par son propre rêve. Oui mais enfin, moi, qui suis-je dans l'affaire ?
Il est con mon copain, il m'a foutu le doute. Encore heureux qu'il ne m'ait pas rêvé borgne, manchot ou ranquipotègne... Il y a bien un moyen de faire la différence entre un rêve, et la réalité. Dans un rêve, on peut très bien passer à travers un mur. Pas dans le réel. Oui mais il est bien des rêves où l'on se cogne contre les murs. Comment être sûr de chez certain que ma femme... Avec les femmes on sait jamais, c'est bien connu. Avec les mecs encore moins remarque. Il y en a qui sont bien plus malins que moi. En rêve bien sûr. Oui mais bon tout çà ne m'apporte aucune réponse rassurante. Cependant on peut dire que le rêve, c'est n'importe quoi, le cerveau inhibe tout contrôle : un coup on se cogne contre les murs, un coup on passe à travers. Dans le réel, c'est toujours pareil : une loi d'airain fait qu'on ne passe JAMAIS à travers les murs. Sauf qu'avec les progrès technologiques, on est bien foutus un jour d'y passer, à travers. Ce sera donc le temps du rêve. Qui sait si le devenir de l'humanité n'est pas de finir dans le temps du rêve permanent dont on ne se réveille jamais. Sauf que peut-être, on rêve aujourd'hui qu'on finira dans le temps du rêve. Mais si ce rêve consiste à vivre dans un monde ou des gens se font la guerre, çà change quoi, par rapport au monde actuel, qui est un rêve ? Seulement tout cela ne m'apporte aucune certitude quant à savoir si je suis moi. Ou le rêve de mon copain. Cà ne fait que m'embrouiller davantage.
Oula, du coup je sens que je commence à m'énerver, à trépigner, et que je vais te choper mon texticule et en faire des papillottes voletantes hein ! Enfin mon copain rêve que Zorba s'énerve et qu'il va... Tiens c'est vrai çà, et si je lui foutais sur la gueule à mon copain, histoire de le réveiller ! Il rêverait que son rêve lui fout sur la gueule, quoi. En tous cas je serais sûr qu'il est réveillé. Cà devrait le réveiller pour de bon, si je le cognais assez fort, si je lui mettais quelques beignes de dix livres. Le meilleur moyen de le faire se réveiller, ce serait de lui pourrir la vie tiens, mais bien pourrave quoi. A moins qu'il soit sous hypnose pardi, c'est encore une autre paire de guêtres.
C'est décidé, on va en avoir le coeur net, je vais lui pourrir la vie : lui niquer sa femme (je verrai bien si c'est la mienne, qui rêve qu'elle est la sienne) lui péter sa bagnole ( çà je sais qu'il n'a pas la même que moi), lui zigouiller ses gosses...non pas les gosses, les gosses, même en rêve, c'est sacré. Mais attends, je vais en trouver, des merdouilles, pour lui transformer sa vie en cauchemar. Lui enfoncer son portail de garage. Lui éventrer sa tondeuse, justement, je peux pas les blairer. Lui exploser ses bouteilles de pinard. Et son bateau, je vais en faire des copeaux. Alors, tu te réveilles ? Non ? Je continue ? Je vais te réveiller, moi, sale con.
Tu vas me rendre à moi-même et vite. Rêve ou pas rêve, je m'en vais te péter la mâchelière moi. Tu vas regretter d'avoir rêvé que tu étais moi.
Bouge pas, j'arrive !