Taupe
Jean-Claude mon voisin, le roi de la tondeuse, dont je vous ai parlé plus haut, n'a pas que la tondeuse pour spécialité. Il est aussi spécialiste en taupes. Dans sa pelouse, l'espérance de vie d'une taupe ne dépasse pas celle d'un piéton sur autoroute, c'est à dire entre 8 et 10 minutes.
Dans ma pelouse à moi, la taupe est dans son bio-taupe si j'ose dire, vu le peu de soin que je prends de ma pelouse (voir plus haut). Si elle monte une taupinière, je mets un coup de pied dedans au passage pour égaliser la terre et puis c'est marre. Vu que tout le reste de son habitation, à la taupe, se situe sous terre, çà ne m'empêche pas de déjeuner.
En revanche, chez Jean-Claude dit J.C, et considérant qu'il est établi comme "motoculture de plaisance", ce n'est pas une pelouse qu'il a devant chez lui, c'est une moquette angora, un cachemire et ce, 365 jours par an. C'est dire qu'il ne supporte l'habitat taupier ni sous forme de monticule, ni sous forme de galerie souterraine.
Toutefois j'ai tenu à m'informer auprès de lui de sa manière radicale de bannir les taupes hors de ses frontières. Car la taupe présente à mes yeux un autre inconvénient moins véniel que celui de défigurer les pelouses. Si je plante dans un massif une touffe d'hémérocalles par exemple, je l'arrose pour qu'elle s'enracine. Ce faisant, l'humidité du sol attire les lombrics dont la taupe est friande - j'allais dire gourmette mais la gourmette est autre chose - laquelle creuse donc sa galerie pile en direction de ma touffe d'hémérocalles. Et dès que vient l'été, si j'arrose mettons vers 8 h du matin, l'eau s'engouffrant directement dans la galerie, dès 10 h mon hémérocalle est à l'agonie. Ses feuilles se dessèchent, je ne vois rien pousser et encore moins fleurir, et comme en surface on ne soupçonne absolument pas le drame tunnelier qui est entrain de se nouer, j'assiste impuissant au trépas de mon hémérocalle. Pareil pour tout ce que je m'applique à planter. Or j'ai beau ne pas poursuivre, comme J.C, la race taupière d'une haine irrédente, leur manège finit quand même par me faire doucement rissoler.
Je puis ici même et à la face du monde certifier que rien ne marche contre la taupe, en tous cas pas les méthodes douces comme les ultrasons et autres électroniques balivernes, pas plus que les procédés vicelards des Borgia et autres empoisonneurs notoires.
Donc, voici la méthode expéditive expliquée par J.C : la taupe taupe vers 9 h du matin. C'est à dire que si l'on est un observateur attentif, on aperçoit un petit bout de gazon se soulever doucement mais par petits à-coups. Deux trois coups de boutoir et hop elle repart. Puis revient cinq minutes plus tard et rebelotte, deux trois coups de boutoir et ainsi de suite. De sorte que l'on peut se retrouver avec un véritable monticule à deux mètres de soi sans avoir rien vu bouger si l'on n'a pas justement l'oeil aux aguets. Mais J.C est patient. Vachement patient. Il s'approche subrepticement, comme sur coussin d'air, de l'endroit où il a repéré un début d'attentat pelousier. Il attend que la taupe vienne retauper, c'est à dire remettre un petit coup de boutoir à sa butte et là, pan ! à bout portant, que dis-je, à bout touchant, le canon du fusil à 10 cm du sol. Inutile de dire que dans le cratère ainsi formé, il ne reste plus le moindre bout de l'âme d'une taupe. Broyée, pulvérisée, à peine un souvenir de taupe qui se dissout aussitôt dans la fumée du canon. Ne reste plus qu'à niveler le tout, tranquille pour la saison car la taupe est solitaire, ne supporte pas un congénère dans ses galeries qu'elle parcourt sans cesse. Elle en chasse même ses petits dès qu'il sont en âge de tauper tout seuls. Mais attention, dit J.C, il ne faut pas que le terrain soit caillouteux car dans ce cas, il déconseille : on se ferait aussi bien énucléer un oeil. Voir autre chose.
Bon, le fusil, c'est pas un problème. Mais je ne me vois pas exécuter mes hémérocalles. Surtout sans sommation ni jugement. Et d'autant plus qu'alors je devrais également assassiner mes rosiers, mes anémones, et tant qu'à faire mes tomates puisque ma taupe à moi - je dois bien en avoir au moins deux - sévit aussi dans le potager. Et donc tout mon arrosage fout le camp dans les galeries et çà, çà commence à me les torréfier. Car si j'admets un taupe dans mon gazon, elle va aussi dans les massifs. Les taupes, c'est pas raisonnable, on leur donne çà, elles prennent çà. Et puis bon, dans ma culture, le fusil c'est vraiment pour les cas désespérés, de force majeure, de légitime défense quoi. Or une taupe ne m'a jamais sauté à la gorge.
C'est pourquoi le mode expéditif de J.C me laisse insatisfait. Et pourtant, que faire, lorsque je déroule mon tuyau poreux le long des pieds de légumes, et que toute l'eau d'arrosage - même gratuite car vous pensez bien qu'un naturel bon enfant comme le mien récupère toute l'eau de pluie des toitures parce qu'un arrosage à l'eau de pluie vaut dix arrosages d'eau terrestre, si l'on peut dire - toute l'eau donc, repart aussi sec, et c'est un euphémisme, dans les entrailles de la terre sans avoir rien raffraichi sauf les lombrics ? Le tuyau poreux est un tuyau identique à un tuyau normal dont la fonction est de conduire l'eau sans déperdition, sauf que là, c'est le contraire : il doit déperdre justement. Et comme il entretient sous lui une humidité, hé bien la taupe, pas sotte, n'a plus qu'à le longer et faire justement passer sa galerie sous mes pieds de légumes, et pas ailleurs. On se rend bien compte alors que l'effet obtenu est diamétralement opposé à l'effet attendu, ce qui est assez vexant même pour un jardinier hilare.
Donc j'ai opté pour la méthode intermédiaire entre le truc de charlatan qui ne marche jamais, et la méthode canonnière de J.C : un système explosif radical, certes, mais où la taupe déclenche elle-même son propre suicide. Ainsi, je lui laisse une chance : elle ne vient pas dans mes plantations, elle a la vie sauve. Elle y vient, et alors là, je décline toute responsabilité. Comme de toute façon, elle n'ira pas porter plainte...hi hi hi...je suis odieux. Diabolique. Enfin moins que celui qui a conçu le système : on perce la galerie d'une taupe, et on la laisse ouverte. A l'air libre. Comme la taupe n'aime pas les courants d'air, çà l'enrhume, elle ne tarde pas à s'apercevoir que sa toiture est ouverte aux quatre vents et elle vient aussitôt la reboucher. Sauf que l'on a pris soin d'introduire dans sa galerie une cartouche, reliée par deux fils électriques à une pile, et que le système est pourvu d'un palpeur qui met le feu aux poudres dès que la taupe le pousse pour boucher son trou. Le vendeur m'a même certifié que certains, pour rendre le procédé plus meurtrier, doublent la cartouche électrique d'une cartouche de fusil. Moi, je veux bien, mais je ne cherche pas non plus à détruire toute la paroisse. Et pourquoi pas une grenade à manche, tant qu'on y est ! Surtout que manche, je le suis aussi quelque peu puisque la première installation que j'ai faite m'a pété à la gueule. Heureusement que la cartouche était déjà introduite dans la galerie sinon j'y laissais un doigt. Ou le pif. Et çà marche !
Alors oui, je sais : peut-on détruire une petite vie sympathique au simple motif que l'on aime se nourrir de ses propres légumes bio et goûteux tout frais cueillis de l'aurore aux doigts de rose ? Mais quoi, elle a de la place ailleurs la taupe, je ne la lui dispute pas au contraire. Moi je n'utilise que la place qui m'est nécessaire, les prés et les bois alentour regorgent de lombrics puisqu'il paraît qu'ils constituent la biomasse la plus importante du globe. Elle n'est pas en manque tout de même. A-t-elle le droit, la taupe, de profiter de mon installation d'arrosage que j'ai goupillée de mes menottes et surtout de façon si systématique qu'aucun pied de fleur ou de légume n'en réchappe ! Si elle savait se contenter de 10% de ma récolte par exemple, bon je dirais après tout, c'est la taxe à payer. Mais avec elle, la récolte, ni même je la commence ! Alors oh, çà va l'humanisme... je veux dire le taupisme larmoyant. Surtout que les racines, elle ne s'en nourrit même pas la taupe, elle, c'est juste les lombrics. Elle pourrait surveiller un peu ses dégâts collatéraux ! C'est vrai quoi !
Moyennant quoi, c'est à dire moyennant la vie d'une taupe, je suis parvenu à obtenir une tomate de 1,420 kg, ouaip, mon record ! Vous imaginez ? Vous allez chez le tomatier et vous lui demandez un kilo de tomates. Il chope la tomate de 1,420kg et tchac, il vous en enlève le tiers, voilà, 1 kg de tomates, et avec çà la p'tit' dame...?