Imagine
Phil naquit de l'autre côté de la méditerranée. Ce sont des choses qui peuvent arriver à tout le monde, la preuve, çà lui était arrivé à lui.
Au tout début du XX° siècle, les arrières-grands-parents de Phil quittèrent l'Andalousie où ils crevaient de faim. La France accueillait en Algérie de la main-d'oeuvre pour assainir les régions marécageuses où les gens tombaient comme des mouches, de typhoïde et de choléra, surtout les enfants. Aujourd'hui, la colonisation passe pour un crime. C'est une ânerie et chaque époque produit les siennes. C'est seulement une histoire humaine. Les grands-parents de Phil à leur tour eurent neuf enfants. Deux survécurent. Tous les autres moururent des fièvres des marécages, la typhoïde et le choléra, avant d'avoir atteint leurs dix ans. Et puis la vie devint plus douce. On se fit charbonnier, épicier, transporteur...
Phil eut la chance de naître dans un pays enfin colonisé, où les enfants ne mouraient plus, auquel ses ancêtres avaient payé tribut. Il vit le jour dans une cité militaire, car son père était sergent. Le père avait fait la guerre en France, été fait prisonnier, évadé, interné à nouveau dans un camp de Franco, et puis Phil naquit après çà.
C'est tout petit, à table surtout, où les enfants n'avaient pas le droit de parler, qu'il comprit que son pays, la France, était très loin très loin. Il le comprit car il était habitué aux fruits de l'aridité : oranges, figues de barbarie, dattes, mandarines... Mais en France, d'autres fruits existaient beaucoup plus délicats, qu'il pouvait seulement imaginer : pêches, cerises, poires, prunes... D'ailleurs lorsqu'il demandait à maman : maman, qu'est-ce qu'il y a au dessert ? - Des prunes ! Cela voulait tout dire. Ne rêve pas petit. Et si ! Justement, il en rêvait.
Et puis toujours à table, où toujours les enfants doivent se taire - mais la sensibilité y gagne sans doute ce que la liberté y perd - il apprenait son pays par des mots magiques : Saint-Nectaire, Reblochon, Roquefort ah un sacré costaud celui-là, fourme d'Ambert, magique d'Ambert, Epoisses, Munster, Gruyère... Il finissait par en connaître beaucoup, des mots de son pays d'en France. Oui mais çà, c'est en France, pas ici. Son petit frère, même, faisait rire tout le monde lorsqu'il racontait ses histoires. Cà commençait toujours par : "Quand j'étais en France..." On disait de lui qu'il était mythomane. On riait bien.
Phil pouvait même s'endormir le soir avec le mot de la pêche dans la bouche. Et ce mot avait le goût...de ce qu'on ne peut pas goûter. Mais aussi bien pouvait-il s'endormir avec le mot de la France "dans le Morbihan". Qui avait désespérément le goût de ce que l'on ne peut pas goûter. Et puis aussi : Pomerol, bien rond celui-là en tous cas, Saint-Estèphe, Pommard, un autre bien rond, tiens comme la pomme c'est rigolo, Châteauneuf du Pape, oh le pape aussi était en France, Meursault... tous ces mots, mais qu'on ne voyait jamais, forcément, ils étaient en France.
Et puis d'autres mots aussi, plus inquiétants. Ou plutôt somptueux : "les chants catalauniques". Que devaient donc être ces chants, si terribles. Un peu comme des catastrophiques, des cataclysmiques. Lui eût-on expliqué qu'il s'agissait de Champs et non de Chants qu'il n'en eût pas été plus rasséréné. Et puis, les Fosses Carolines... un pays où les fosses les plus insondables portaient de si jolis noms. Et la tour Eiffel, bien sûr, on n'allait pas lui apprendre ce qui était à Paris. Une tour imprenable sans doute. Celle-là il connaissait bien, les grands en parlaient souvent tiens.
Phil découvrait son pays lointain par les mots, et non par les images. Sauf une : la neige. Il en avait vu sur le calendrier. C'était blanc et froid. Il paraît même qu'ici, une fois, il avait neigé, comme en France. La preuve que son pays n'était pas imaginaire, comme dans les contes. Phil ne s'en laissait pas conter. Le pays de Phil, si lointain, était surtout, et même rien que cela, un pays de mots. Mais quels mots ! Aucun autre pays ne pouvait avoir des mots pareils à ceux de son pays, le sien, si loin. Bien sûr, qu'on ne pouvait pas y aller ! Il fallait traverser toute la mer. Mais c'était son pays.
Un jour, il sut que l'on partait habiter en France. C'était en 1953. Son père, qui était en Indochine, avait acheté une maison dans une bastide du XII° du Sud-Ouest. Une bastide. Encore un joli mot tiens. Phil saurait plus tard qu'une bastide était un village fortifié au sommet d'une colline mais pour l'instant, douzième ou pas, c'était un joli mot de plus à ajouter à sa collection de mots de la France.
Son père absent momentanément - çà lui faisait comme des vacances, à Phil - la famille qui embarqua sur un immmense bateau blanc de 300m de long, El Djezaïr, se composait de sa mère, de son grand-père et de sa grand-mère maternels, et de ses frères et soeurs, sa soeur avec sa poupée de porcelaine dans les bras.
Phil ne garda pas de souvenir très net de ce voyage (soit il dormait, soit il était balloté dans l'agitation, le mouvement, un voyage, ce n'est pas toujours calme) sinon celui de son grand-père coltinant une foule de bagages et de malles. A Port-Vendres, puis à chaque changement de train, de car... Pas vraiment de souvenir. Des bagages.
Les souvenirs reviennent et affluent à l'approche de la bastide. Le car poussif dans une côte, accède enfin, soulagé, à un promontoire mais là, il faut descendre, mettre pied à terre. Allons, allons... Attention les enfants... Descendre aussi la foule de bagages. Et là, l'image enfin de la France, qu'il avait oubliée, distrait par le voyage. Ou plutôt à laquelle il ne croyait même pas. Le car glissant doucement devant la famille alignée, et découvrant un spectacle stupéfiant, jamais vu même en rêve : en contrebas, à leurs pieds mêmes, s'ouvrait aussi loin que portait le regard en tous sens, une vallée verdoyante de bois, de champs et de vergers où coulait une rivière. Un grand silence se fit. Phil commençait seulement à mettre des images sur les mots d'en France... Puis son grand-père, qui avait appris à lire dans la Bible, couvrant de sa grande main son épaule dit à Phil d'une voix étranglée de ravissement : "Mon fils, nous voici arrivés au pays où coulent le lait et le miel". A cet instant précis, et pour toujours, Phil, 9 ans, tomba raide amoureux de la France.