Vacance

Publié le par zorba

 


Parlufier et Eugénie étaient cousins de franc cousinage. Mais ils ne se ressemblaient pas. Autant Parlufier était un adolescent hirsute et caverneux, autant Eugénie était blonde et souple comme les canavères de l'escampadou. Ils se retrouvaient à chaque vacance depuis tout petits, les parents d'Eugénie possédant la fermette à deux pas de la propriété de ceux de parlufier. Suite sans doute à quelque arrangement de famille. Parlufier, avec son CAP de menuisier, était en adoration devant sa cousine toute en babil, les écoles qu'elle faisait, les livres qu'elle lisait, elle savait tout et pesait le poids d'une allumette. Au cours de ces longues vacances enfantines, Parlufier n'avait qu'une obsession : qu'elle ne se fît pas mal. Il aplanissait tout sur son passage, écartait le long de la rivière les branches qui l'eussent giflée, rien ne résistait à la solide avance de Parlufier qui avait tout du tronc, avec ses mains épaisses à l'empalmure d'une raquette. De sorte qu'Eugénie évoluait en sa compagnie comme une danseuse - elle en avait la grâce et le délié - et Parlufier le mal dégrossi, au visage taillé à la serpette, ne s'en émerveillait que davantage.
Ces deux-là étaient inséparables (sauf en période scolaire), Parlufier serait passé entre les mâchoires d'un concasseur pour Eugénie, et Eugénie le savait. Voilà tout. Depuis toujours il en allait ainsi.
En aval de la rivière se trouvait un ancien moulin abandonné depuis lurette, un siècle peut-être, faisant partie de la propriété, et debout encore, dont le canal d'amenée n'amenait plus qu'une nappe envahie d'herbes aquatiques. Seules les berges étaient entretenues régulièrement pour laisser libre passage aux hautes eaux. Quant aux moulin lui-même, un sommaire débroussaillage par an suffisait jusqu'à l'année prochaine, histoire d'éviter la poussée d'espèces dévastatrices.
On n'avait même pas idée, lorsqu'on venait se baigner dans l'escampadou, de s'approcher de cette quasi-ruine de moulin. C'est tout juste si Parlufier, un jour d'il y a longtemps, avait un peu poussé une porte latérale qui se laissa entrebailler puis se bloqua contre quelque chose. Il eut la place de glisser sa tête et devina dans l'ombre humide les grosses meules de pierre, qui ne tournaient plus depuis des siècles sans doute, puis des poulies, des courroies et ce qui devait être des tamis, ou des paniers, peu importe, tout un tas de parafernaille qui ne valait pas un clou, et certainement pas qu'on se salît.
C'était vers la fin des vacances, Eugénie et sa famille s'apprêtaient à repartir pour la ville. Une dernière baignade peut-être...? Au moins tremper les pieds... il faisait si beau encore. Insouciants ils passèrent devant le moulin et Eugénie désigna la porte, déjà à moitié mangée de ronces : - Il y a quoi, là... - Oh rien, des saletés... - Allons-y ! C'était comme çà. Eugénie décidait, à Parlufier de se débrouiller. Il se débrouilla. La porte résista mais une bonne poussée la fit s'ouvrir à moitié pour laisser le passage.
Elle entra sur ses talons, le sol était glissant à souhait d'une quantité incroyable de moisissure, et la fraîcheur du lieu les saisit. Tout autour d'eux, dans la pénombre à laquelle leurs pupilles s'habituèrent, des courroies de cuir pendaient aux axes et aux poulies, et des guenilles de sacs de jute, et quelques paniers tressés accrochés au mur ou jonchant le sol inégal de terre battue et tassée. Au milieu de la pièce trônaient deux larges meules de pierre figées comme deux autels très antiques sur lesquels se seraient déroulés de mystérieux sacrifices, mais l'ensemble gluait d'une grasse humidité. Des gouttelettes perlaient aux suintements des murs et imbibaient même de très préhistoriques et volumineuses toiles d'araignée.
La curiosité poussa Eugénie en avant mais Parlufier l'arrêta, lui prit la main. Lui d'abord. S'assurer qu'elle n'allait pas glisser et se fracasser contre un objet contondant. Le sol échappait et il fallait d'abord bien assurer chaque pas du glissement. Sous la main, tout était mouillé et une simple pression suffisait à exprimer un jus noirâtre, sans aucun doute malgré la pénombre. Ils atteignirent les meules et sentirent, plus qu'ils ne virent, la couche molle ou pâteuse qui les recouvrait d'une transsudation visqueuse. Parlufier assurait le pas d'Eugénie lorsqu'elle vint y poser sa paume. Puis elle retira doucement sa main et la frotta de l'autre, comme pour éprouver cette crasse qui barbouillait tout, en même temps que la fraîcheur vermoulue lui tira un frisson. Elle ne bougeait plus et caressait la pierre à deux mains sans souci apparent de s'y souiller. Parlufier veillait à sa sécurité, comme toujours, prêt à la saisir si elle dérapait. Et soudain elle lui fit face, se débarrassa à petits gestes agiles et nerveux de sa chemisette, de son soutien-gorge et de tout ce qui lui couvrait le corps puis s'évertua dans le même mouvement à faire glisser le maillot de bain de Parlufier et avant même qu'il en fût tout à fait débarrassé vint se plaquer contre lui. De surprise Parlufier retrouva le réflexe qui le faisait la protéger et la saisit à pleins bras. Mais elle glissa hors de lui, s'assit sur la meule de pierre visqueuse et s'y étendit alors que sa main l'attirait. C'est tout juste si le moulin entier ne s'effondra pas sur Parlufier lorsqu'il s'allongea sur elle, comme s'il eût voulu étayer de son dos les poutres qui ne manqueraient pas de s'écrouler. Toujours à la préserver de tout risque, il empoigna d'une main le moyeu central de la pierre couvert d'une rouille de lichens tandis que l'autre bras la maintenait pour qu'elle ne glissât pas au sol. Elle le guida et se mit à ondoyer sous lui sur la saleté, déjà toute barbouillée de crasse spongieuse, cheveux de mousse collés. Et il goûta sa salive comme il n'avait jamais rien goûté. Et Eugénie se faufilait, s'insinuait comme le suintement alentour tandis qu'il la sauvegardait de tout l'impondérable dont lui-même n'aurait su se garantir...
Eugénie partit... Elle entrait en fac cette année-là et ne donna pas plus de signe de vie qu'à l'accoutumée. Ils ne se voyaient pas de trois mois et le jour de se retrouver c'est comme s'ils eussent été ensemble la veille. Mais là elle partit en stage au Canada au lieu de passer ses vacances à la ferme. Et puis... et puis... rien. Parlufier n'envoya pas même le moindre SMS. Ce n'était pas ce qu'elle voulait. Sinon, elle l'eût elle-même envoyé. Il ne l'appela pas. Ne demanda pas son numéro. Si c'est ainsi qu'elle le voulait, il le voulait aussi. Il avait des nouvelles. Elle faisait les écoles. C'est sûr, elle était faite pour çà. Pas pour rester dans la maison de vacances. Le coup de folie était passé, maintenant il fallait faire sa vie. Et lui Parlufier ferait certainement la sienne. Que rien ne pressait.
Trois ans déjà. Ainsi l'avait-elle voulu. Peut-être même l'oublier. Mais incroyablement, comment oublier çà... Et qui sait ? Les filles, çà réfléchit. Plus qu'on ne croit. Peut-être en avait-elle ainsi décidé, et depuis longtemps. Peut-être sachant qu'elle devait partir, avait-elle voulu lui faire un dernier cadeau...pour toute sa gentillesse. Peut-être désirait-elle aussi garder ce souvenir de lui, pas seulement celui du gentil garçon fruste et costaud qui aplanissait tout sur son passage. Juste le dernier jour. C'est ce qu'elle avait voulu. Et c'est donc çe qu'il voulait aussi. Elle ne pouvait pas - et le savait - en faire sa vie. Lui Parlufier, il en eût fait sa vie oui sans aucun doute. Mais c'est elle, Eugénie, qui savait. Elle avait su pour deux, comme toujours. Il ferait sa vie, de son côté, c'est évident. Et jamais peut-être ils ne se reverraient. Peut-être aussi, cousin cousine, c'était pas bon. Et elle le savait bien sûr. Comme elle savait tout.
Un matin, Parlufier passa avec sa remorque chez le marchand de matériaux, acheta des agglos, du ciment, du sable et mura la porte des meules de pierre. Avec des gosses fouinassiers, on sait jamais... Non, on ne saura jamais
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