Centième (suite et fin)
Ainsi nous voilà rendus à l'exposé d'une petitesse, de celles qui orientent en réalité la vie des hommes. Entre temps, entre poire et fromage plus exactement, mon lecteur débile perso, celui qui n'en rate pas une et que je tiens sous baillon le plus souvent pour éviter qu'il ne vous importune de trop, m'a susurré : « Je ne vois pas en quoi l'exposé de ta petitesse peut te grandir! » Paf ! Que pouvez-vous répondre à çà ? Se complaire dans sa fange n'est pas de nature à vous attirer le moindre bénéfice, à vous attirer la sympathie de qui que ce soit. Sauf si vous en faites commerce alimentaire et tirages post mortem dans La Pléiade, ce qui bien peu me chaut dans un cas comme dans l'autre. Alors ignorons sa remarque, car je soupçonne mon lecteur débile d'être intéressé à l'image que Zorba peut donner de lui-même, donc de son double.
Il advint alors qu'une idée emprunta les méandres de mon esprit au point de s'y fixer pour un temps : et pourquoi ne pas tester cette « théorie d'unification de la pensée » sur un public aussi averti que récalcitrant à admettre ce qui n'est pas dûment édité, tamponné, relié, ce que l'on appelle des « sources » quoi. Quelles sont vos sources, vous questionne-t-on, soupçonneux, comme si rien ne pouvait couler d'autres sources que des sources autorisées...
Quelle déculottée...! Mais quelle déculottée mes aïeux ! Jamais de ma vie je n'en pris une pareille. Ni ressemblante de près ou de loin. Il faut dire que jamais de ma vie non plus je ne sollicitai l'avis de gens pour décider de ce que je devais faire ou non, et bien m'en a toujours pris car lorsqu'avis m'était donné, j'étais toujours à la veille de manger le chapeau de bois que jamais je ne portai. De manière à peu près systématique tous mes projets furent jugés, preuves à l'appui, et lorsque je voulus les exposer, destinés au naufrage, heureusement j'en réussis quelques-uns. J'en loupai donc aussi certains il va sans dire. Mais rarement pour les raisons qui me furent avancées, sauf une fois où l'on me prévint : tu joues les cimentiers contre les produits noirs (comprendre les bitumineux). Ce qui s'avéra parfaitement exact à l'absence de virgule près.
Donc j'étais habitué des déculottées virtuelles. Ce qui par conséquent n'altéra pas vraiment mon légendaire moral. Mais puisqu'en l'espèce j'instruis à charge, il n'y a pas de raison que je ne relève pas aussi un petit point qui me fut favorable. Au milieu de la curée, un des intervenants enfin, et pas des moindres, me signifia tout de même que ma théorie le ralliait, le tenait convaincu, et qu'elle lui ouvrait même une tout autre façon de considérer. Ce qui me prouva qu'au moins elle s'avérait intelligible puisque quelqu'un la comprenait.
Nous n'allons pas assister ici au détail des enragements qui, de ma part aussi bien, illustrèrent cette bagarre enchiennée, le sujet est autre : il s'agit de pointer ma petitesse, à moi.
Or donc, au cours d'un tout autre débat dont j'ai oublié le sujet, un contributeur me lança, mauvais comme la teigne, l'observation suivante que je retranscris approximativement quant à la lettre, avec fidélité quant à l'esprit : « Voilà ce qui arrive lorsqu'on introduit des arguments personnels dans un débat public : ne soyez pas étonné qu'on vous les renvoie à la figure ».
C'en était trop ! La goutte qui fait déborder le lac ! Quouououââââh ! Je ne sais plus qui me lança cette provocation, mais c'était la provocation de trop après l'éreintement en règle que je venais de subir ! Et là se niche la petitesse dont je fis preuve alors, et qui est à l'origine de ma texticulation aussi insensée que vengeresse. Il va de soi que je soumets toutes mes excuses à mon interlocuteur d'alors, que je tenais d'ailleurs pour un excellent connaisseur de la chose littéraire, que de l'eau a coulé sous le pont de Garonne, et que si je pris le mors à ce moment, c'est à la suite du barrage d'artillerie lourde que je venais d'essuyer quant à mes propositions, et qui me tenait terré comme en un trou d'obus, sur le réel de ce qui constitue la pensée. Auquel je ne retire pas un iota, et toc. Mais toujours est-il que j'en avais un peu marre de me heurter à une si complète et systématiquement obstruction sur une analyse du psychisme certes très personnelle, et donc originale par la force des choses, mais dont j'avais pris la précaution élémentaire de la soumettre moi-même à essais destructifs.
Et voilà que par-dessus le marché, on m'adressait le reproche d'être personnel sur un site public ! Non mais franchement cher lecteur, est-ce que çà ne te fait pas un peu braire d'entendre çà, toi qui ne me suis depuis le début, toi qui ne me lis que parce que je te raconte des histoires personnelles, et en grand public de surcroît.
La moutarde me prit les naseaux qui du coup en fumèrent. La bave me dégoulina sur le clavier que je dus entièrement désinfecter par la suite. Du sabot j'arrachai la poussière tandis que ma corne embrochait un air soudain devenu trop compact à mon flanc et qui bridait le mouvement de mon esprit.
Ah je réfère trop à des considérants personnels ! Et sur un forum public qui plus est ! Eh bien tu vas voir, mon bonhomme, si je ne peux pas référer à des considérants personnels ! Et sur un forum public qui plus est ! Ah nous allons voir çà ! Et pas plus tard que sur le champ.
Ainsi naquit le premier texticule que j'aie jamais concocté de ma vie ! Qui s'intitule « L'enfance d'un super-chef », n'ayons crainte d'outrancer ! Lequel me valut quelque observation discrète mais néanmoins élogieuse, ce qui entraîna le second... Le centième, que mon département statistiques me signalait hier, est donc le fruit de la petitesse, du misérable sentiment de frustration qui me secoua soudain, là où il n'y avait pas lieu de fouetter la crème (des philosophes).