Flop
Il est des personnes sur lesquelles le sort s'acharne. Et on se demande comment, même, on pourrait leur venir en aide. Il semble que la tâche soit surhumaine.
Monsieur et Madame Mennesson – je livre leur nom car il est cité par l'Express et dans l'espoir de leur donner toute la publicité qui leur est due – ne pouvant avoir d'enfant, s'adressent à une mère porteuse, qui leur livre en retour deux jumelles. C'est déjà un mauvais coup du sort que de désirer un enfant que l'on ne peut avoir alors que tant de parents en ont qu'ils ne méritent pas. Je sais, je suis dur. Mais je ne suis pas là non plus pour ajouter la mollesse aux blandices du temps.
La loi est la loi, et ses rigueurs ont parfois à être tempérées. Il faut néanmoins comprendre que la loi est en général faite, pas toujours par des idiots, pour prévoir tous les cas de figure possibles ainsi que les jurisprudences, et de manière à ce qu'elle ne puisse être détournée trop aisément par les aigrefins de tout acabit. Aussi, ses modifications et amendements doivent-ils être réfléchis. De sorte que ce couple « se bat depuis huit ans pour que ses jumelles, nées de mère porteuse, soient reconnues comme ses filles ». Louable initiative. Qui n'en ferait autant. Mais enfin, il faut comprendre aussi que la loi ne puisse suivre à bride abattue les avancées technologiques dont on est en droit de se demander si, à la vitesse où elles apparaissent, n'auront pas bientôt deux siècles d'avance sur le législateur, qui peine à faire suivre sa réflexion.
Double malchance, donc : celle de ne pouvoir procréer sans aide extérieure, et celle de, l'ayant fait, ne pas voir la loi se conformer aussitôt au moindre désir du clampinot du coin.
Que fait donc le couple Mennesson qui, bénéficiant de toute notre compréhension, s'estime la victime expiatoire de tous les maux du monde ? Il décide de publier un livre, « Interdits d'enfants », Michalon, paru en Mai 2008.
Alors là, autant on peut compatir et soutenir ce couple dans sa quête, autant on est perplexe quant à l'utilité de ce mode de revendication. Car les ennuis continuent. « Le livre, écrit l'Express, ne s'est vendu qu'à un petit millier d'exemplaires ».
Je vous demande, lecteur, d'acheter ce livre en masse. Huit ou dix exemplaires chacun. Et de le distribuer autour de vous. Bon, je dis cela pour les lecteurs qui ne me lisent pas, car tous les miens réunis n'arriveraient pas à doubler un chiffre des ventes aussi chancelant.
Remarquez, je pourrais me désoler moi-même car je n'ai pas non plus à la ramener : si j'ai ouvert le Blog de Zorba pour y écrire dedans, c'est que j'en attendais qu'il m'apportât fortune, gloire et beauté... Tiens, peau de bique et bicarbonate !
Je n'ai pas bien sûr pour devise de commenter un livre que je n'ai pas lu. Et ne lirai guère, foi d'animal. Car enfin si je suis sensible au sort affreux – et néanmoins un peu prémédité car on savait à quoi l'on s'exposait – de deux jumelles aussi effroyablement torturées, je pense également à celui d'enfants battus voire pire si affinités et qui se dénombrent par centaines de milliers à travers notre belle planète.
Et je compatis bien davantage encore au tourment de ces deux parents que le destin exténue : non seulement leurs jumelles ne sont pas reconnues pour être leurs filles à la face du monde quand ils savaient à quoi s'attendre en faisant appel à une mère porteuse et qui est sans doute injuste dans l'absolu, mais leur bouquin, sur lequel ils avaient fondé tant d'espoirs pour acquérir fortune, gloire et beauté médiatiques tiques tiques, ne se vend guère plus que scarole au marché. Si çà se trouve, ils ne perçoivent même pas de subsides publics puisque les enfants ne sont pas réputées leur appartenir. Et si çà se trouve encore, c'est la mère porteuse qui les touche. Et les leur restitue j'espère...!
Il existe par-dessus tout une nécessité vitale – un bouquin est toujours une nécessité vitale à en croire la rage graphomane peu commune dont d'aucuns font preuve jusqu'à s'éditer eux-mêmes à compte d'auteur pour montrer à leur entourage qu'ils sont bien écrivains, puisqu'ils écrivent, et afin d'accéder au statut suprême de qui se flatte modestement d'un petit talent plumitif – qui fait que lorsqu'on écrit on devient soudain le centre du monde. Si si, essayez vous allez voir : dès que vous avez une plume en main, quoi que vous écriviez vous tenez au bout des doigts votre propre essence, vous êtes au centre sensible du monde. Je puis témoigner : en ce moment même, où je ponds mon texticule pourtant inutile, que croyez-vous qu'il puisse exister pour moi sur terre de plus important...? …Ah si, mon jardin. Mais vous voyez, j'étais déjà sur le point de l'oublier!
Alors songez à la détresse abyssale de ce couple qui, frustré une première fois d'enfants en fait porter par une aide maternelle, puis multiplie les recours pour obtenir une reconnaissance d'Etat Civil, et enfin voit son ultime besoin de consécration littéraire partir en sifflet au vu du chiffre lamentable des ventes, un petit millier d'exemplaires !
Je ne vois qu'une solution pour les tirer d'affaire : déposer un nouveau recours pour livres invendus. Et exiger de l'Etat le dédommagement qui leur est dû. La vie est décidément un long combat lorsque le sort s'acharne.