Rigault
On entendait un peu partout des coups de marteau terribles sur les ferrailles, des hurlements de tronçonneuses à métal, des ripements fer contre fer, et pourtant tout semblait immobile. Comment sept ou huit types parvenaient-ils à produire un boucan pareil. Sous la haute structure métallique du hangar dont les flancs étaient fermés de bardages isolants (qui enfermaient le bruit, là, le confinaient comme pour éviter que la moindre miette s'en échappât), Rigault soudait sa canalisation derrière son masque et suait sous sa cotte de cuir. Il portait sa cotte en permanence par-dessus sa salopette bleu-de-chauffe comme un gilet pare-balles pour éviter les rayons je sais pas quoi aux poumons, ce qui lui donnait l'aspect d'un gros scarabée marron.
Pas loin de lui, à 10 mètres environ son collègue (ils étaient associés à ce que l'on comprenait plus ou moins car ils n'étaient pas causants, pour soumissionner aux marchés des collectivités locales) son collègue, était en train de fixer des néons aux poutrelles, à 8 - 9 mètres de hauteur.
A un moment Rigault eut l'impression de quelque chose d'anormal : son gros masque de soudure noir tenu d'une main devant son visage, sa baguette à souder dans l'autre, il vit, ou il sentit plutôt, dans les éclairs continus de la soudure le reflet d'une échelle à l'inclinaison bizarre. A peine le temps de se retourner et l'échelle s'abattait en silence - le silence relatif d'une salle retentissante - sur le béton brut, et son collègue au bout comme privé de mouvement, qui attendait le choc sans rien à quoi se raccrocher que les montants de l'échelle, sa perceuse encore à la main et qu'il ne voulait pas lâcher.
Le corps ne rebondit même pas. Tandis que Rigault se précipitait, ce corps se détendait même, pour épouser le béton de sa plus grande surface. Rigault ne toucha pas directement son collègue, espérant un signe de lui, essayant d'évaluer à l'oeil les dommages, s'attendant même à identifier un membre brisé, ou quelque chose quoi. Cependant une mousse rougeâtre commençait à ourler les lèvres de l'électricien à terre. Un souffle peut-être. Rigault n'y comprenait plus rien. Un genou au sol, il ôta comme il put, sans vraiment savoir ce qu'il faisait, le casque de chantier enfoncé, cassé même, tenez voyez, sur le côté. Et là il retomba assis : une partie de la cervelle dépassait par l'oreille et par moments le corps s'agitait d'un faible mouvement, comme poussé par dessous. Rigault devait tout de suite appeler du secours dans le tumulte mais rien, il n'obtenait aucun geste ni cri de son corps. Impossible pour lui d'esquisser le moindre effort pour se relever, ses os semblaient de gélatine, et faibles...faibles...et il ne parvenait même pas à vomir...Rien ne voulait sortir...
Dans les jours qui suivirent, enterrement, visites, formalités, papiers (ils étaient associés) Rigault se débrouilla comme il put, dépassé. Mais debout. Il fallait donner l'impression qu'il était là, qu'il faisait ce qui devait être fait. Oui, oui, bien sûr, il acquiescait à tous les conseils. Qui ne pouvaient pas être mauvais. C'est seulement qu'il n'y pensait pas tout de suite.
Il reçut l'aide d'un collègue électricien. Un chantier ne s'arrête pas pour mort d'homme. Les délais. Hein ? Vous pensez pouvoir les tenir ? Oui, oui, bien sûr, pas de problème. Comme d'habitude. C'était l'ingénieur qui suivait les travaux. On n'a jamais eu de problème avec vous. Non jamais. Voulez-vous que je donne le chantier de Nantes à quelqu'un d'autre... Cà vous permettra de vous retourner... Non non, çà ira. Que dire d'autre...
Les jours passèrent... Le boulot avançait. Rigault avait seulement chopé un tic. Comme un tic de langage. Akkreuu ! En plein milieu d'une phrase, Akkreuu, il avait cette espèce de râclement de gorge. Quelque chose qui restait là, coincé. Et puis surtout ses avant-bras s'étaient couverts de plaques roses d'eczéma. Mais couverts. Et çà le démangeait. Ce qui n'empêche pas le boulot. "C'est rien disait-il Akkreuu. Cà se voit l'été, parce qu'il fait chaud, j'ai des manches Akkreuu courtes. Mais l'hiver on voit rien".
Un peu repoussant quand même. Et il le savait. Alors il faisait en sorte que çà ne se voie pas trop. Toujours sa cotte de cuir marron, qui s'arrêtait à l'emmanchure des épaules, et qu'il n'ôtait même pas au restaurant. Sauf grosse chaleur bien sûr, et encore. Si çà se trouve il en avait aussi sur le corps, de l'eczéma, mais çà, personne ne le voyait... Et c'est pas lui qu'allait le dire...
Bon ben... c'est pas tout çà. Faut Akkreuu y retourner hein, disait-il dans un pauvre sourire. Déjà qu'il n'avait pas la tête de quelqu'un qui se marre en temps normal...
Même moi, qui ne suis pas un sauvage, je réprimais une petite répulsion à lui serrer la main. Dont le dessus était aussi couvert d'eczéma. On est cons quand même. Cà ne se recolle pas. C'est juste un choc psychique. Et le choc psychique, c'est pas contagieux, alors...
On lui resserrait la main. Et à deux mains même. Pour bien lui montrer que hein... Bon, si t'as besoin de quelque chose Rigault... T'hésite pas hein... Et on passait... Toujours un mot gentil pour lui... Alors çà pulse...?
On se demandait quand même, avec sa cotte de cuir qui lui protégeait les poumons, si les éclairs de la soudure, sur ses avant-bras nus... Sa main était gantée d'un gros cuir, bien épais, du rugueux quoi. Et l'eczéma là-dessous... çà respirait pas trop. Et même la pommade, çà devait glisser dans le gant, lorsqu'il tenait les outils. On n'en parlait plus jamais. Parce qu'il ne devait pas bien aimer çà. Sans doute.
Et à la veille d'un week-end, avec un petit clin d'oeil : Bon, ben, soigne-toi quand même, hein Rigault... (A deux pognes Rigault).