Orage
La récolte était presque venue. Les trombes de granisses succédaient aux cataractes d'eau et Yves se tenait debout sous le bolet. Jamais on ne le vit pleurer. Jamais... De mémoire. Tant de travail. Tant et tant d'efforts et de fatigues, dans les rangs interminables de chasselas. Toute une année pleine, de travail. Chaque bourrasque de grêle hachait menu, dans son âme, la tapisserie des chambres promise à sa femme, après la récolte. Après la récolte. Quand la récolte serait vendue, jour après jour, lever à quatre heures, pour être dans les premiers, aux expéditeurs pressés. Des larmes légères et pures, comme la pluie, roulaient dans les sillons de sa pensée. A chaque bourrasque qui giflait tout, il présageait l'effet produit, l'écrasement de ses grappes presque parvenues à bonne maturité. Pire, si le bois venait à être mâché, c'était deux années de récolte ruinées, et cependant, le même travail à faire, sans relâche, jour après jour. Jour après jour. Des soins tout au long de l'année. Pour arriver à çà. Tout ce qu'il avait promis... On changerait les pneus de la voiture, aussi, bien sûr, sans problème. Et puis peut-être on pourrait acheter quelques filets pare-grêle. Pas tout d'un coup non bien sûr. Mais au moins pour la vigne qui donnait le mieux, celle entre les bois, la dernière plantée. Celle entre les bois, là où çà pétait le plus justement. Trop tard. Cà aurait pu passer, une année de plus, une récolte de plus, et on était sortis d'affaire.
Tout le travail de sa femme, aussi, le matin au ménage, l'après-midi à la vigne. Et parfois jusqu'au soir, dix heures, onze heures, à trier, emballer. Mais là, il n'y avait plus rien à emballer. Rien. On pourrait aller se coucher, tiens. Plus rien à emballer. Pas besoin de se lever aux aurores pour le marché. Rien. Yves pleurait. Lui que jamais on ne vit pleurer. Même dans les coups durs. Et les bourrasques s'enchaînaient, un granissal à massacrer un boeuf. C'était pas près de se calmer. Un ciel bouché à l'étoupe. S'il était resté quelque chose, cette fois-ci, c'était raclé. Mais bien raclé. Tant d'heures et de tours de reins. Surtout la Rosinne, avec sa sciatique, qui serrait les dents qui ne se plaignait pas. Et qui dormait si peu. A trois heures, terminé, sa nuit était finie. Elle restait là, dans le lit, à se reposer quand même. Une petite heure de plus. On aurait pris un congélateur plus grand. Pour garder les compotes. De tous ces fruits qui se perdaient. On avait bien de quoi recevoir, c'est sûr. Personne n'était reparti avec la faim. Mais quand même. Lorsque les filles venaient, elles étaient bien contentes de repartir avec quelques bocaux. C'était bien meilleur que ce qu'on achetait. Bon on aurait toujours de quoi faire plaisir, mais le congélateur, un peu plus grand, çà aurait bien arrangé les affaires. Ben non. C'était cuit tout çà. Yves essayait bien, à travers les nébulosités de ses yeux, d'apercevoir une trouée de ciel clair mais pas moyen, c'était compact, aux quatre cardinaux. Et çà tombait, écrasait, mâchait, en copeaux, c'est sûr maintenant, il ne restait plus rien. Même peut-être le bois de l'an prochain. Le bois qui donne. Même çà, il ne pourrait même pas laisser un courson, pour que çà reparte à fruit. Ah la vache ! Ah çà fait chier ces larmes j'y vois rien à travers la pluie, en se frottant du revers de la main. Cà va bien s'arrêter, un jour. Va bien falloir. De toute façon c'est cuit. Alors autant que çà s'arrête. Mais non hein, c'est reparti. Tu vois bien qu'y a plus rien à ravager. A quoi çà sert...toute cette grêle.
Bon, on va faire une croix sur tout çà, tapisserie, pneus, congélateur... Mais il faut quand même joindre les deux bouts. Alors çà c'est encore une autre histoire. S'il n'y a pas de dégâts sur la toiture, encore. S'il n'y a pas des arbres à arracher, à remplacer. Et tu vas voir qu'avec les pets de grêle, la maladie va s'y foutre. S'il faut des traitements, en plus... Et le gasoil du tracteur... Et pour se chauffer cet hiver. Tant pis, je réinstallerai le vieux poêle à bois. Comment on faisait, les autrefois... De toute façon, on n'aura rien à foutre cet automne, rien qu'à rentrer du bois. Heureusement que les petites sont grandes. On restera comme deux vieux cons, là, à se chauffer. Et puis voilà. Et si l'année prochaine y a rien, hé bé je retournerai un carré et je ferai des légumes. Et on ira les vendre au marché tiens. Qu'est-ce que je peux faire. Mais qu'est-ce que je peux faire hein. On peut acheter des oies, et puis gaver, en attendant. Ouais mais acheter des poussins, c'est pas donné non plus. Enfin on verra bien. Qu'est-ce que je peux faire. Enfin là c'est sûr, on a tout gagné. Mais putain çà va pas s'arrêter, que je puisse aller voir au moins. Que de rester là à rien faire. De toute façon qu'est-ce que je peux faire. A part garder les mains aux poches. Et le Ritou, çà doit être pareil chez lui. Il y est en plein, sur le couloir de grêle, lui aussi. Mais lui, il en a plus. Il aura fait des réserves. Quoique c'est pas sûr. Il y perd gros lui aussi. Faudra économiser sur les traitements. Un sur deux peut-être. Faut pas non plus laisser s'installer la maladie, sinon c'est pire. Si on veut que çà reparte, faut pas que les pieds soient malades. Il va falloir cicatriser, au mastic, bien soigneusement. Quel boulot. Rien laisser qui puisse favoriser la vermine. Des journées et des journées. Toute la saison. Et si çà se trouve, la même l'an prochain. Une granisse d'enfer et adieu Berthe. Non personne peut supporter deux années de suite. Surtout comme celle-là qui racle tout, jusqu'à la racine. Ou alors, il faut avoir des moyens. De sacrés moyens. Oh mais y en a qui les ont les moyens. Je suis sûr que si je mets en vente, quelqu'un achètera. C'est bien qu'il y en ait qui ont les moyens. Moi je suis trop petit. Même pas de quoi m'équiper en filets anti-grêle. Oh mais l'an prochain, enfin l'autre si çà marche, c'est la première chose que je fais. Quitte à me serrer la ceinture sur tout. Tant qu'à payer des assurances qui remboursent rien, il vaut mieux récolter va. Au moins sur la vigne jeune. Que çà paye de quoi vivre et payer le gasoil. Après on verra venir.
On va bien dormir cette nuit tiens. Et la suivante aussi. Avec le boulot au moins on pense pas. On se crève mais on pense pas. Je sens qu'on va regretter le temps où on était crevés. D'ailleurs on va se crever quand même. Peut-être plus même. Mais on pense moins. Vivement qu'on se crève. Tiens demain je vais voir Ritou, voir ce qu'il pense faire. Selon ce qu'il dit, s'il a une idée, une autre que la mienne, je fais tout tomber, les rafles qu'il peut rester, les branches cassées, et je mets tout çà à brûler. Cà limitera toujours la vermine. Et je penserai pas. Voilà. De toute façon, çà nous mènera bien quelque part, mais avec le boulot, si on se crève, on y pense moins. Et c'est çà qui compte. On bouffera des patates, mais contents, bien crevés. Et on dormira. Enfin moi, parce que la Rosinne, elle dormira pas plus. Elle c'est le contraire. Si elle pouvait se reposer. Elle accumule elle accumule. Je me demande comment elle fait. Tiens çà s'arrête. De toute façon foutu pour foutu. Allez, je vais aller y voir, tant qu'il fait jour. Ah non pas demain. Je veux en avoir le coeur net, après oui, je risque de m'endormir. D'ailleurs je vais dormir. Demain y a de quoi faire. Toutes ces rangées à suivre. Les sécateurs vont marcher. Pas pour récolter, c'est sûr, mais pour remettre en état. Toute cette dévastation. Faut s'y mettre dès maintenant. Quand il gèlera, on pensera à la prochaine récolte. Y a pas de raison. Dur, çà va l'être. Mais y a pas de raison. Bon, je vais aller voir la Rosinne. Elle doit être dans tous ses états. On va laisser passer l'orage, et puis je lui dirai qu'on est pas morts, qu'on se démerdera. On a commencé avec pas plus non? Quand on a acheté les premières parcelles. Et que j'ai tout planté. On était plus jeunes et alors ? On était contents. On avait envie. Eh ben y a qu'à avoir envie. C'est l'envie qui fait tout. On va pas mourir de faim quand même. Alors le reste, c'est d'avoir envie. Et même si on n'a pas envie, on fait comme si on avait envie. Il suffit de penser à avoir envie. Et puis çà vient. J'ai déjà envie d'enfiler mes bottes et d'aller voir. Allez, avant que l'envie me passe.