Toiture-jardin
Comment se décrasser les neurones de bon matin ! C'est simple, ils se décrassent tout seuls en se rasant : mon élection présidentielle, qu'est-ce que je vais faire à bouffer à midi, où ai-je mis la clé de douze pour nettoyer les bougies dela tondeuse... Les sujets d'attention ne manquent pas. Pour moi, l'entraînement c'est : que vais-je texticuler aujourd'hui ? Si, çà décrasse, surtout lorsqu'on n'a rien d'autre à fouetter. Parce que voyez-vous, tout sujet qui m'encacahouète, j'ignore : je suis retraité, ce n'est pas le plus mauvais âge de la vie, et j'ai banni de mon existence tout ce qui pourrait chagriner mon horizon. Hé bien, tiens, me dis-je, tu n'as qu'à faire une suite à Mickey, puisque tu en as déjà ébauché une épure : il me semble que tu y fais allusion à des affaires que tu aurais "failli" faire avec un sheikh d'Arabie. "Allez vas-y, encore une vanne à Zorba. Il arrête pas de se la jouer mirobolante". Ah mais dites, je ne raconte jamais de salades moi. C'est du vrai. Je romance à peine, histoire de soigner l'emballage.
Cela demande quelques explications : à l'époque où je dirigeais ma société, créée pour exploiter un matériau d'utilité agro-alimentaire que j'avais, dans un accès de délire inventif, mis au moint, je testais donc toutes les versions et applications déclinables dudit matériau. Et j'aboutis à une formule qui permettait de recouvrir de ce matériau spécial les toitures-terrasses et de les ensemencer de gazon, par exemple. Quoiiii? Un béton à ensemencer ? Non mais tu te fous de notre gueule ou quoi Zorba ! Hé bien si, mesdames et messieurs. C'était il y a vingt ans, à peu près, un temps où j'avais un peu plus d'allant qu'aujourd'hui. J'avais même chargé mon commercial de monter un stand et de le présenter au salon Batimat au Parc des Expositions à Paris. En cherchant bien, on doit pouvoir retrouver des archives. Le produit s'appelait "Résiflux", marque déposée s'il vous plaît. Ne me demandez pas comment çà fonctionnait, il y faut une fiche technique avec shémas de principe, qui existait à l'époque, mais je ne suis pas là pour vendre quoi que ce soit, je ne m'intéresse plus qu'à mon jardin et à la douceur d'exister.
Vous imaginez l'impact d'un tel produit - qui d'ailleurs est probablement dépassé aujourd'hui - lorsqu'on se soucie d'économies d'énergie, de traitement des eaux, de CO2, et de santé de la planète. On pouvait monter sur sa terrasse, et s'y balader comme en son jardin. Puisque c'était une toiture-jardin ! Il était possible d'y faire pousser des haies, ou pourquoi pas des fèves après tout. Mais bon, à l'époque, nul ne se tourneboulait encore les sens pour ces questions (comme quoi, avoir raison trop tôt, c'est avoir tort), et puis j'avais ma société à gérer. Pas le temps de s'éparpiller. Donc, j'avais senti alors que le marché n'était pas encore très ouvert. Pourtant, à ce fameux stand de Batimat, des visiteurs s'étaient montrés curieux, séduits, mais pas nécessairement saisis d'urgence, comme lorsqu'un produit répond à une forte attente. Ils avaient pris des plaquettes et des fiches techniques (je me souviens de la plaquette, elle était très jolie et montrait l'étonnante capacité d'absorption du matériau). Bien. Et le salon se clôt, sans vraiment que les commandes affluent. Que voulez-vous, je n'allais pas investir dans une activité qui ne remportait qu'un succès d'estime, juste pour faire rigoler les passereaux. C'est normal. Trouver par exemple des partenaires eût nécessité que j'exhibe à tout le moins un carnet de commandes fermes bien rempli. Ce qui n'était pas le cas, et puis après tout, j'avais autre chose pour vivre n'est-ce pas, et mes journées ne comptaient que 24 heures, comme tout le monde. Donc on oublia.
Or un jour, mon commercial m'appelle, tout excité : un architecte le contactait, pour le compte d'un sheikh d'Arabie. Vous voyez que je ne radotais pas, avec Mickey. Mais bon, mon commercial, je m'en méfie quand même : pour lui, toute affaire représente commission. Pour moi, elle représente aussi un risque, et un critère de rentabilité à évaluer. Faut comprendre. On n'est pas là pour se casser la figure à se lancer d'un coup et sans préparation dans des travaux pharaoniques non plus. Le sheikh voulait construite un palais genre Mille et Une Nuits, avec jardins sur ses toitures et autres curiosités suspendues. Et l'architecte demandait à voir des réalisations. Or de réalisations, je n'en avais guère, puisque le test du salon Batimat et de ses retombées commerciales ne m'avaient pas persuadé de la nécessité d'investir dans cette branche. Par-dessus le marché, nul n'est prophète en son pays, c'est bien connu, mais je n'étais pas très chaud pour réaliser si loin, au Moyen-Orient, une technique plus ou moins boudée chez moi. Voyez, on tergiverse pas mal, dans ces cas-là. Je ne dis pas, si j'avais été un mort-de-faim, si j'avais vu dans ce projet ma seule chance de réussir, je l'aurais tentée, j'aurais foncé, sans aucun doute.
Mais les choses étant ce qu'elle sont, je rencontrai donc l'architecte et son cheikh dans un hôtel particulier, et comme j'y allais à reculons, pas persuadé du tout de devoir me lancer plus avant dans l'aventure, je ne me montrai pas convaincant, alors qu'ils étaient déjà séduits... Disons-le, je fus nul. Voire carrément mauvais. Voire inexistant. Voilà. C'est mon commercial, qui me fit la gueule !
Ainsi l'affaire s'enlisa dans les sables d'Arabie. Et voilà comment Zorba loupa l'occasion de vous texticuler aujourd'hui sur les Palais des Mille et Une Nuits et les jardins suspendus de Babylone...
Vous voyez ! Que je ne vous racontais pas des salades, dans "Mickey".