Stef.

Publié le par zorba

 


On ne rigole pas avec la mort. Quand on est mort c'est pour la vie et rien n'est plus définitif.
Stef c'est mon pote, et bien vivant, lui. Il habite une propriété dans les Landes, en plein milieu des bois, à un crachat de l'Océan. C'est plat, sablonneux, l'air y est léger. Sa maison est cernée de chênes, forcément centenaires, et de pins, des Landes bien entendu. J'adore aller chez lui. Je passe d'un calme vallonné à un calme plat en 2 h d'autoroute. Là-bas, je n'ai qu'à m'éloigner de dix mètres de sa maison pour être seul avec les bestioles de la forêt...ne change rien Stéphane.
Stef disait qu'il était favorable à l'incinération. Il parlait de défunts, pas de déchets bien sûr. Il a perdu son père il y a deux ans, et la famille unanime a opté pour l'incinération. Lui aussi bien sûr. C'est propre, c'est net. Et même on a le de cubitus sous la main, dans une urne, posée sur la commode...qu'on n'y fait même plus attention.
Et soudain le voilà qui me dit : "Oui mais voilà, je ne sais pas où est mon père". Tiens, qu'est-ce qui lui prend tout à coup, à Stef...
Mais il est dans l'urne, son père ! "Oui mais si j'ai envie d'aller le voir, je ne sais pas où il est". Ah d'accord ! C'est parce que je viens de dire que j'irai faire un tour au cimetière en rentrant chez moi, arranger deux trois bricoles.
Stef, c'est le mec, qui ne fait pas de discours étourdissants à bouleverser un oeuf, à faire chialer un boeuf. Pas son style. Mais en quatre mots, il vous a posé le problème : je ne sais pas où est mon père.
Moi je sais où est ma mère. Soyons clairs : tant que j'ai eu à me colleter avec la vie, avec des gens qui m'eussent volontiers ôté le pain de la bouche (pour le donner aux pauvres éventuellement mais à ce taux-là j'eusse aussi été pauvre), je n'aurais pas prêté attention à ce type de détail. Crémation ? Pourquoi pas ? Sauf que çà doit faire mal et que je n'aime pas la chaleur. Mais bon. Il faut débarrasser le plancher de toute façon. Seulement, à y penser, maintenant qu'il en parle, je sais où est ma mère. Et j'y vais de temps en temps. M'assurer que tout est propre, que les fleurs ne pendouillent pas comme des bouquets de serpillières, il y a même, je sais que c'est inepte, quelques fleurs en plastique, ou en soie, non périssables, mais bon, d'abord ce n'est pas moi qui les y ai mises, et puis on ne va pas faire de l'idéologie devant un caveau n'est-ce pas. Je me contente de tailler le rosier, rose, et le jasmin, blanc, que j'ai plantés en pleine terre. Elle aimait le rose et le blanc, voilà. C'est juste symbolique. Chacun les siens, de symboles. Les uns s'attachent aux symboles politiques, moi aux symboles de ma mère, et c'est pas plus abject. Enfin je sais où elle est. Avec ses propres parents. Le truc, c'est qu'au lieu de passer et repasser devant l'urne sur la commode, lorsqu'on va voir un défunt, c'est un déplacement en soi. A tel endroit et pas ailleurs. On y va selon une idée bien précise et arrêtée. Et puis, c'est aussi une façon d'ancrer la famille sur un sol quoi.
Et c'est marrant, quand je vais voir les miens au cimetière, depuis qu'il m'a dit çà, je pense à Stef. On est cons quand même. Il ne sait pas où est son père.
Alors voyez-vous, il me semble que les premières traces d'hominisation, ce sont justement les sépultures, avec les objets de pierre taillée. C'est aux sépultures et aux outils primitifs que l'on reconnaît l'homme, plus exactement les manifestations de pensée.
La première trace de pensée s'est manifestée par le souci des défunts. Bon on pourra ergoter que si la première trace de pensée a consisté à cramer les cadavres, cette pensée n'a pas laissé de traces. Mais enfin, il y a un signe, là. Sépultures, champs d'urnes... Les gens savaient où se trouvaient leurs morts. Même les nomades, pouvaient les retrouver. Nous on s'en fout ! Et vas-y. On disperse au vent. Pourvu que çà fasse plus propre, plus net. On revient au stade de la proto-pensée. A force de vouloir être nets, à force de disperser, à force de ne pas savoir où sont nos morts on finira évaporés nous-mêmes, dispersés dans nos propres têtes. Tu es qui, toi ? Moi ? Je suis citoyen du monde, délayé, épars, disséminé, ventilé, sans noyau. Eparpillé, égaré, je me répands. A vouloir être le Grand Tout, je suis le Grand Rien. Je suis un ectoplasme, sans colonne vertébrale. Partout à la fois mais nulle part. D'ailleurs une fois mort, je me fais mettre en orbite. Je quitte cette putain de Terre que je conchie.
Bon j'ai envie de dire à Stef, c'est pas grave, sur ce coup-là, t'as mal géré, mais ce n'est pas un drame non plus. Ce qui compte, c'est que tu t'en sois aperçu, que tu ne sais pas où est ton père. Et par le biais, que je m'en aperçoive aussi. Tu vois, on redécouvre les manifestations primitives d'humanité (çà, en plein bois de pins, pas besoin de comptoir), on ferme la boucle. On pense comme le Cromagnon qui a été notre grand-père. C'est déjà pas si mal. On n'est pas trop dénaturés. Et puis un type qui pense qu'il ne sait pas où est son père ne peut pas être complètement mauvais. Tape cinq vieux schnock.

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Publié dans philosophie

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M
Ca me fait réfléchir...<br /> parce que j'ai depuis longtemps l'envie, quand dans longtemps je mourrai, d'être incinéré, et que l'on disperse mes cendres dans l'océan, à Casablanca... Et ça choque certaines personnes, parce qu'il n'y aura pas de tombe etc etc...<br /> mais là, mes proches sauront où je suis, au moins. Et oui, c'est l'essentiel : savoir où l'être aimé est, même quand il n'est plus.
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C
Moi je rêve de partir en fumée, pas comme on le fait ici, enfermée dans un truc, non au grand air (nauséabond, oui je sais) comme en Inde, sur les bords du Ganges. Je sais, ce n'est pas possible.<br /> Mes morts aussi je sais où ils sont, autour de moi, depuis toute petite, en mon coeur aussi.<br /> Dans la tombe, pour moi, se sont les limaces, les vers de terre, et ça je ne supporte pas. On ne touche pas à l'image que j'ai de mes morts, on ne touche pas à leur corps, leur enveloppe, je ne le supporte pas.<br /> A mes yeux le symbole du feu, c'est l'évasion et la libération des souffrances du corps. Mes morts je les sens passer autour de moi, en moi, ou disparaître, mais pas dans la terre.<br /> Tout cela est-il uniquement une histoire de perception ? je ne sais pas. Peut-être un besoin de ceux qui comme vous deux avez de vous ancrer dans ce qui pour d'autres n'a pas lieu d'être. Besoin d'être rassuré (par le lieu) sur ce que nous ne pouvons pas gérer, l'absence de ceux que nous aimons. Là nous les maintenons encore près de nous, c'est plus tangible en quelque sorte...<br /> Il y a tellement de façons différentes de percevoir le départ d'un être cher. Je ne sais que dire.
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Z
<br /> <br /> A Claire et à Michel : Ce texticule n'est qu'une opinion personnelle bien sûr. Eventuellement il peut alimenter un débat...<br /> <br /> <br /> Il se trouve que Steph éprouve un manque, et que je le comprends. Celà dit, chaque époque, et dans chaque époque chaque individu, produit un imaginaire. Le nôtre est très largement holistique car<br /> nous avons une vision plus globale du monde (le village planétaire). Personnellement, j'ai un goût très prononcé pour l'épopée, et comme je le disais à Fornahault, je vois mon grand-père comme un<br /> empereur, un grand homme, qu'il était par la taille au moins. J'aime l'idée de lui porter des fleurs (comme aux autres membres, bien sûr, de mes disparus) et sans avoir le culte morbide des<br /> ancêtres, c'est juste un bon moment que je passe avec eux. Après, ce que l'on fera de moi je m'en tape. C'est juste une façon pour moi de ne pas tester seul au monde après leur départ.<br /> <br /> <br /> <br />
F
tu vois, moi je sais ou est mon grand-père, et j'y vais jamais. l'idée de ses petits os blancs, là sous la terre... Non, ce n'est pas lui ! Lui, il est dans ma tête, bien vivant. Et quand je pense à lui, il me souffle les mots pour écrire des histoires. Et je crois que je préfèrerais ne pas savoir où sont ses petits os blancs.
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Z
<br /> <br /> Bien sûr ! Chacun se fait son petit vélo dans sa tête, c'est ce que l'on appelle l'imaginaire... Moi, avec mon grand-père, de qui je tiens ma passion du jardinage, je n'imagine pas des petits os<br /> blancs, je songe à la sépulture d'un empereur... d'un temps héroïque...<br /> <br /> <br /> <br />